Tlemcen le Hawzi et Nouri Koufi : trois noms pour une même Mémoire

Par : Sofiane CHARFI

Dans la cité millénaire de Tlemcen, le Hawzi survit grâce à des voix comme celle de Nouri Koufi. Entre transmission et modernité, ce genre musical incarne une mémoire vivante, à la croisée de l’Andalou et du Populaire.

Longtemps transmis de maître à disciple, le Hawzi vit aujourd’hui une mutation profonde : entre reconnaissance patrimoniale, institutionnalisation et fragilité de la relève, la transmission de ce répertoire est devenue un enjeu central de survie culturelle. Dans la cité Millénaire de Tlemcen, des voix comme celle de Nouri Koufi assument désormais un double rôle : interprètes héritiers d’une tradition, et passeurs engagés pour sa pérennité.

Une tradition orale sous pression

Le Hawzi, genre musical et poétique né à Tlemcen à partir du 15 siècle, est d’abord un art de la transmission orale. Apprentissage sur le tas, immersion dans les maîtres, répétition des mélodies et des textes : telle était la règle pendant des siècles. Mais cette oralité, richesse et faiblesse à la fois, rend le répertoire vulnérable : disparition des maîtres, déperdition des textes, manque de notations écrites ou enregistrées.

Aujourd’hui, les gardiens de cette tradition sont rares. Des figures comme Cheikh Larbi Bensari, Abdelkrim Dali, ou plus récemment Nouri Koufi, ont porté le Hawzi sur scène et dans les foyers, mais leur âge avancé pose la question de la relève. Or, les jeunes générations, exposées à d’autres influences (Raï, Trap, Pop Arabe), sont moins attirées par un répertoire exigent, lent, poétique.

Institutionnalisation : entre sauvegarde et muséification

Face à ce risque, les pouvoirs publics et les institutions culturelles ont multiplié les initiatives. À Tlemcen, la Wilaya soutient activement la sauvegarde du Hawzi à travers des actions de documentation, de recherche, de formation et de promotion. L’établissement « Dar El Ala », dirigé par le Maestro Khalil Baba Ahmed, est devenu un espace clé pour l’initiation des jeunes, avec des ateliers de formation, des rencontres artistiques et une approche qui allie pratique et théorie.

Le Festival culturel national du Hawzi, qui en est à sa 14 édition, joue également un rôle structurant : il offre une scène, une visibilité, et un cadre de reconnaissance aux artistes. Des colloques, des publications spécialisées et des enregistrements sont également produits pour fixer le répertoire.

Mais cette institutionnalisation n’est pas sans risque. Certains craignent une          « muséification » du Hawzi : un patrimoine valorisé, mais figé, déconnecté des pratiques vivantes. La question se pose : comment éviter que le Hawzi ne devienne un objet de folklore, présenté dans les festivals, mais absent des foyers et des pratiques quotidiennes ?

Nouri Koufi, entre scène et pédagogie

Nouri Koufi incarne cette tension. Figure de proue du Hawzi et du Aroubi, il est à la fois un interprète adulé et un professeur engagé. Sur scène, il captive par sa voix douce et son élégance, interprétant des classiques comme Zarni habibi El Barrah, Fi El Maname ou Djaw 3Ala 3oudou. Mais dans les écoles de musique de Tlemcen, il transmet aussi les bases du répertoire aux jeunes, formant une relève indispensable.

Sa présence régulière au Festival du Hawzi, notamment lors de la clôture de l’édition 2025, montre qu’il reste un acteur central de la scène contemporaine. Mais son rôle de pédagogue, moins visible, est peut-être plus crucial encore : il s’agit de former non seulement des interprètes, mais des auditeurs, des amateurs capables de comprendre et de porter ce répertoire.

Enjeux de transmission : entre jeunes, diaspora et numérique

Trois défis majeurs se dessinent pour l’avenir du Hawzi :

• La relève jeune : comment attirer les nouvelles générations sans trahir l’authenticité du répertoire ? Des initiatives comme les ateliers de « Dar El Ala » ou l’enseignement dans les conservatoires tentent de répondre à cette question.

• La Diaspora : les communautés Tlemcéniennes en France, en Espagne ou ailleurs peuvent devenir des relais de diffusion, à condition que le Hawzi soit présent dans leurs pratiques culturelles.

• Le numérique : plateformes de streaming, réseaux sociaux, archives en ligne : autant d’outils pour documenter, diffuser, rendre accessible. Mais aussi un risque de dilution, de fragmentation du répertoire.

Par : Sofiane CHARFI – Lille

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