
Par : Mohammed CHOUAKI
Alger a rompu, jeudi 10 septembre 2026, ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi, dénonçant une « multiplication d’agissements provocateurs ou hostiles » de la part des Émirats Arabes Unis. En réponse, la diplomatie Émiratie a choisi la carte de la retenue, évoquant des « liens fraternels » et un attachement au dialogue. Un contraste qui n’a rien d’un hasard : il est la marque de fabrique d’une politique étrangère qui, du Soudan à la Libye en passant par le Mali, s’accommode mal du discours qu’elle donne à voir sur la scène internationale.
Une rupture qui couvait depuis des années
L’annonce est tombée jeudi soir, sur la télévision publique Algérienne : le Gouvernement Algérien a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats Arabes Unis, après avoir, selon ses propres termes, « épuisé tous les moyens susceptibles de préserver les relations bilatérales ».
L’Ambassadeur Émirati à Alger, Yousef Saif Khamis Subaa Al-Ali, a été convoqué au Ministère des Affaires Étrangères et s’est vu accorder un délai de 48 heures pour quitter le territoire, tandis qu’Alger annonçait la fermeture de son espace aérien à tous les appareils civils et militaires immatriculés aux Émirats.
Le communiqué Algérien reste volontairement vague sur la nature exacte des « actes hostiles » reprochés à Abou Dhabi. Mais le contexte, lui, ne laisse guère de doute. Depuis plusieurs années déjà, les médias Algériens accusent les Émirats de chercher à déstabiliser la région, tandis que le Président Abdelmadjid TEBBOUNE multipliait les mises en garde à peine voilées contre un « État minuscule » ou un « micro-État » du Golfe. En juillet dernier, il déclarait sans détour : « Parfois, je parle d’un État minuscule parce que son impact est très négatif. Là où ils mettent le pied, le sang coule. C’est grave, et nous avons des preuves ». Il ajoutait vouloir que ce pays « reste à l’écart, afin que le sang ne coule pas dans notre pays ».
Dans le détail, le dossier Algérien contre Abou Dhabi s’est étoffé mois après mois : dès février 2026, l’Algérie avait engagé la procédure de dénonciation de l’accord de services aériens signé avec les Émirats en 2013. S’y ajoutent une ingérence dénoncée dans l’affaire de l’extradition depuis l’Espagne de l’ex-homme d’affaires Algérien Ayoub Aissiou, ainsi que, selon plusieurs médias, un soutien Émirati ancien au Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) et à son porte-parole Ferhat Mehenni, mouvement classé « terroriste » par Alger.
Le tout sur fond de rivalité stratégique au Sahel, en Libye et au Soudan, et d’un rapprochement Émirati assumé avec le Maroc sur le dossier du Sahara Occidental. Le politologue Jalel Harchaoui souligne d’ailleurs qu’un possible rôle Emirati dans la tentative de coup d’État avortée contre la junte Nigérienne, le 29 août, ainsi que l’évolution du dossier Soudanais, ont probablement pesé dans la décision finale d’Alger.
Le « bon élève » de la diplomatie du Golfe
Face à cette rupture, la réaction d’Abou Dhabi a été à l’image de ce qu’elle sait le mieux produire : un communiqué mesuré, presque affectueux. Le Ministère Émirati des Affaires Étrangères y exprime le souhait que la rupture « reste une mesure temporaire », insiste sur la préservation des « liens fraternels » unissant les deux peuples, assure vouloir protéger la communauté Algérienne résidant aux Émirats, et met en avant « la recherche de la compréhension mutuelle pour favoriser la prospérité régionale ».
Cette retenue, destinée à jouer le rôle du « bon élève » de la diplomatie, est consubstantielle au cynisme de la politique étrangère Émiratie. Un pays qui arme, transporte des mercenaires et contribue à faire couler le sang, tout en jurant la main sur le cœur qu’il est étranger à ce qui se passe au Soudan, par exemple, malgré les accusations et les éléments relevés par des instances des Nations Unies. Et qui vient ensuite nous parler de « liens fraternels », de « dialogue » et d’ « intérêts communs ».
Car le dossier Soudanais, précisément, est celui qui documente le mieux l’écart entre le discours et les faits.
Le Soudan, épicentre du grief
Depuis le déclenchement de la guerre civile Soudanaise en avril 2023, entre les Forces Armées Soudanaises (SAF) et les Forces de Soutien Rapide (RSF) du Général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », le conflit a fait plus de 150 000 morts et déplacé plus de 12,9 Millions de personnes, dont plusieurs Millions à l’étranger, notamment vers le Tchad voisin. L’Algérie soutient, elle, l’armée régulière de Khartoum.
Or, un faisceau de rapports concordants accable les Émirats Arabes Unis. Un rapport confidentiel du panel d’experts de l’ONU chargé de superviser l’embargo sur les armes au Soudan, révélé en avril 2025, a identifié au moins 24 vols cargo Iliouchine Il-76TD reliant les Émirats à la base aérienne d’Amdjarass, au Tchad, ainsi qu’au moins trois routes terrestres susceptibles d’acheminer des armes jusqu’aux RSF au Darfour.
Un autre volet de l’enquête Onusienne, révélé par Reuters, s’est penché sur des obus de mortier expédiés de Bulgarie vers les Émirats et retrouvés dans un convoi destiné aux RSF au Darfour.
En mai 2025, Amnesty International a de son côté documenté la présence d’armements Chinois sophistiqués, réexportés par les Émirats en violation de l’embargo de l’ONU, retrouvés à Khartoum comme au Darfour (Amnesty International).
En septembre 2026, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan, mandatée par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, a enfoncé le clou : elle a conclu à l’existence de « motifs raisonnables de croire » qu’un réseau transnational d’entreprises, d’intermédiaires et d’individus opérant depuis les Émirats, la Colombie, le Tchad, la Libye et la Somalie fournissait aux RSF armes, assistance logistique, formation et personnel étranger. Son Président, Mohamed Chande Othman, a déclaré que « les conséquences de ce soutien extérieur sont ressenties le plus durement par les civils », ajoutant que ce soutien « n’a pas apporté une meilleure protection aux civils. Au contraire, [ils] en paient le prix à travers les attaques contre les maisons, les hôpitaux, les écoles, les marchés et les lieux de refuge ».
Des mercenaires colombiens formés sur sol émirati
Le volet le plus troublant de ce dossier concerne le recrutement de mercenaires Colombiens. Selon une enquête de Human Rights Watch publiée fin mai 2026, une entreprise basée à Abou Dhabi a recruté des contractuels Colombiens, entraînés dans des installations militaires émiraties à Ghiyathi et Al Wathba, avant d’être déployés clandestinement au Soudan pour fournir aux RSF expertise tactique, appui d’infanterie et d’artillerie, pilotage de drones et conduite de véhicules.
L’ONG a localisé certains de ces combattants à El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, au moment même où la ville tombait aux mains des RSF, fin octobre 2025, dans des conditions qualifiées par des enquêteurs de l’ONU de porteuses de « signes caractéristiques d’un génocide ». Des munitions retrouvées sur des mercenaires Colombiens capturés au Soudan, fabriquées en Serbie et en Bulgarie, auraient été achetées par les Émirats, selon HRW.
La chute d’El-Fasher, précisément, a viré au massacre de masse : des exécutions extrajudiciaires par milliers, des viols, des pillages systématiques, et jusqu’à 500 médecins, patients et accompagnants tués à l’hôpital obstétrique Saoudien de la ville selon l’Organisation Mondiale de la Santé. Une enquête du Financial Times publiée début août 2026 sur cette filière de mercenaires Colombiens a fini de confirmer, aux yeux de la Présidence Algérienne, ce qu’elle dénonçait depuis 2024.
L’or, nerf de la guerre
Le soutien présumé d’Abou Dhabi aux RSF ne se limite pas aux armes. Selon des données de la Banque Centrale du Soudan citées par le Guardian, près de 97 % des exportations Officielles d’Or provenant des zones contrôlées par l’Armée Soudanaise étaient destinées aux Émirats en 2024, pour une valeur de 1,52 Milliard de Dollars.
Dubaï, plus grande place Mondiale du négoce de l’Or, est également identifiée par plusieurs enquêtes comme le débouché principal de l’Or extrait dans les zones tenues par les RSF au Darfour, alimentant ainsi les deux camps du conflit et brouillant les responsabilités. En juillet 2026, l’Union Européenne a fini par imposer un embargo sur l’Or Soudanais — tout en se refusant à sanctionner directement les Émirats, malgré les demandes d’Eurodéputés.
Une diplomatie du déni systématique
Face à cette accumulation de preuves documentaires, la réponse Émiratie n’a jamais varié : le déni. Les Émirats affirment depuis le début du conflit, en avril 2023, n’avoir « fourni aucune arme ni aucun matériel connexe à quelque partie que ce soit au Soudan », rejetant chaque nouveau rapport comme des « allégations infondées » (Ministère Émirati des Affaires Étrangères).
Cette ligne de défense a trouvé un répit inattendu du côté judiciaire : saisie par le Soudan, qui accusait les Émirats de « complicité de génocide », la Cour Internationale de Justice a rejeté, le 5 mai 2025, la demande de mesures conservatoires Soudanaise — mais uniquement pour un motif de compétence, les Émirats bénéficiant d’une réserve excluant la clause de la Convention sur le génocide qui attribue juridiction à la Cour. Le jugement précise explicitement que la CIJ « est empêchée par son Statut de prendre position sur le fond des demandes » et ne s’est donc jamais prononcée sur la véracité des accusations.
Le dossier n’est cependant pas clos : le 16 juin 2026, une communication a été déposée auprès du bureau du procureur de la Cour Pénale Internationale par une dizaine de Soudanais Originaires d’El-Fasher, demandant l’ouverture d’une enquête sur le rôle d’acteurs extérieurs dans les crimes commis dans la ville — visant nommément des responsables politiques Émiratis, dont le Cheikh Mansour, Vice-Président des Émirats et dirigeant du fonds souverain Mubadala, et le Cheikh Abdullah, Vice-Premier Ministre.
L’avocate Elise Le Gall, qui porte la plainte, réclame une enquête « pour la première fois » sur les soutiens extérieurs aux RSF, « y compris de la part de dirigeants d’entreprises impliquées dans la livraison de véhicules militaires, et de la tête dirigeante d’une société qui s’est chargée de faire venir des mercenaires Colombiens ».
Interrogée directement par la mission d’établissement des faits de l’ONU en septembre 2026, Abou Dhabi a réitéré sa neutralité, affirmant n’avoir « ni fourni d’armes ni facilité l’arrivée de combattants étrangers ».
Un mode opératoire qui déborde largement le Soudan
Le Soudan n’est que la partie la plus documentée d’un schéma plus large. Sanctionnée par l’administration Biden en janvier 2025 aux côtés de sept entreprises Émiraties accusées de le financer, Hemetti a bénéficié dès 2019 d’un soutien Émirati logistique, diplomatique et financier, dans le droit fil d’une alliance nouée depuis l’envoi de combattants des RSF au Yémen, sous commandement Émirati, dès 2015.
En Libye, Abou Dhabi est accusé de soutenir Saddam Haftar, fils et dauphin du Maréchal Khalifa Haftar, perçu à Alger comme un relais Émirati dans la région. Au Mali comme au Niger, les Émirats ont renforcé leurs liens avec des juntes militaires que l’Algérie considère comme une menace stratégique à ses frontières.
En janvier 2026, c’est la Somalie qui avait annulé l’ensemble de ses accords avec les Émirats concernant les ports, la sécurité et la défense, accusant Abou Dhabi de porter atteinte à sa souveraineté et à son unité nationale. Et en mai 2026, c’est le Soudan lui-même qui accusait les Émirats de fournir des drones utilisés dans des attaques lancées depuis l’Éthiopie — accusation aussitôt démentie par Abou Dhabi.
Le paradoxe du « bon élève »
Ce qui rend la posture Émiratie si singulière, c’est sa capacité à faire cohabiter cet interventionnisme documenté avec une image internationale soigneusement entretenue de partenaire raisonnable et fiable. Les Émirats se sont mis en scène comme médiateurs entre la Russie et l’Ukraine, revendiquant plusieurs échanges de prisonniers de guerre depuis 2024, dont un nouvel échange de 320 captifs annoncé en juin 2026 par leur Ministère des Affaires Étrangères (MOFA UAE). Ils ont accueilli à Dubaï, fin 2023, la COP28 sur le climat, un choix largement analysé comme une opération de « soft power » destinée à consolider leur image de puissance stable et responsable, malgré les critiques d’ONG environnementales.
C’est précisément ce grand écart qui nourrit l’exaspération d’Alger, et au-delà, de tous ceux qui suivent de près le dossier Soudanais. Un pays ne peut pas se prévaloir, dans la même semaine, d’un rôle de conciliateur international et d’un statut de partenaire régional irréprochable, tout en étant visé par un rapport Onusien documentant un « réseau transnational » armant une milice accusée de génocide, une plainte à la Cour Pénale Internationale nommant ses plus hauts dirigeants, et une liste croissante de pays Africains — Somalie, Soudan, et désormais l’Algérie — rompant ou dégradant leurs relations avec lui en invoquant son ingérence.
Ce que dit vraiment le communiqué d’Abou Dhabi
En choisissant, jeudi soir, de répondre à la rupture Algérienne par un langage de « liens fraternels » et de « compréhension mutuelle », la diplomatie Émiratie n’a fait que reproduire la grammaire qui est la sienne au Soudan comme ailleurs : gagner du temps, diluer les responsabilités dans un discours de dialogue, et attendre que l’attention internationale se déplace. Sauf qu’en 2026, les rapports de l’ONU, les enquêtes de Human Rights Watch et d’Amnesty International, une plainte Pénale Internationale et désormais une rupture diplomatique avec un pays du Maghreb dessinent un dossier de plus en plus difficile à ignorer. La « retenue » affichée par Abou Dhabi n’efface rien : elle confirme, au contraire, une méthode.
Sources : Al Jazeera – Reuters, Bloomberg – The Guardian -Le Monde – Human Rights Watch – Amnesty – International – RFI – TSA-Algérie – L’Express – Afrik.com – Just Info DZ – Middle East Eye -Gulf News – BBC – Ministère Émirati des Affaires Étrangères – Wikipédia.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
Views: 13