Quand une guerre militaire cache une guerre économique !

Par : Sofiane CHERIFI

Depuis plusieurs semaines, le détroit d’Ormuz est devenu l’épicentre d’une confrontation qui échappe aux radars médiatiques. Tandis que les frappes aériennes et les manœuvres navales captent l’attention du monde, une bataille bien plus silencieuse se joue : celle de la monnaie qui paie le pétrole.

Vendredi dernier, un haut responsable Iranien s’est exprimé calmement face à CNN. Pas de déclaration de guerre, pas de menace nucléaire. Juste une phrase, prononcée presque inaperçu : l’Iran était prêt à rouvrir le détroit d’Ormuz aux pétroliers à une condition que chaque baril devrait être payé en Yuan Chinois, et non en Dollar Américain. Est-ce la fin du Pétrodollar ?

Derrière cette apparente simplicité se cache peut-être la menace la plus grave que la puissance Américaine ait affrontée depuis des décennies. Une menace Monétaire.

Le passage stratégique le plus convoité au monde

Large d’un peu plus de 30 kilomètres, coincé entre l’Iran et Oman, le détroit d’Ormuz est un goulet stratégique par lequel transite 20 % du pétrole Mondial. Chaque jour, un baril sur cinq emprunte cette voie étroite. Pour des économies comme l’Asie ou une grande partie de l’Asie du Sud-Est, il s’agit d’une artère vitale sans laquelle industrie, transports et centrales électriques s’arrêteraient.

Depuis des semaines, les États-Unis peinent à en rouvrir le passage. Donald Trump lui-même a appelé les Capitaines de pétroliers à « faire preuve de courage ». En vain. Les tankers s’accumulent à l’entrée, immobilisés comme dans un embouteillage sans fin. La Maison-Blanche ne contrôle plus ce passage.

L’accord secret qui a façonné un demi-siècle de suprématie Américaine

Pour mesurer l’ampleur du défi, il faut remonter à 1974. La guerre du Kippour vient de s’achever. Le choc pétrolier ébranle les économies Occidentales. Dans ce moment de vulnérabilité, Washington et Ryad concluent un accord secret : l’Arabie Saoudite s’engage à vendre son pétrole exclusivement en Dollars Américains ; en échange, les États-Unis garantissent sa sécurité militaire.

Les autres producteurs emboîtent le pas. Une règle non écrite s’impose alors sur les marchés mondiaux : tout le pétrole se vend en Dollars. Ce mécanisme, crée une demande mondiale permanente pour la monnaie Américaine. Tout pays importateur de pétrole doit se procurer des dollars, en accumuler, en conserver. Cette obligation quotidienne génère une demande colossale et continue, permettant à Washington d’emprunter à des taux exceptionnellement bas, de financer des déficits budgétaires gigantesques sans effondrement de sa monnaie, et d’asseoir des sanctions capables d’étrangler des économies entières.

Le pétrodollar n’est pas une bizarrerie financière. C’est le cœur battant de la suprématie Américaine. Ce système a tenu 52 ans. Il a survécu aux chocs pétroliers, à la chute de l’URSS, à la crise de 2008, à la montée en puissance de la Chine. Chaque tentative de le contester ; Saddam Hussein vendant son pétrole en Euros en 2000, Mouammar Kadhafi proposant un Dinar Africain, toutes ses tentatives se sont soldée par une réponse brutale et définitive. Le message était clair : le pétrodollar ne se discute pas.

Le détroit comme laboratoire d’un nouvel ordre monétaire

C’est précisément ce message que l’Iran est en train de défier. Non pas avec une armée, mais avec un couloir maritime et une condition transactionnelle.

On laissant passer que les pétroliers optant pour une transaction en Yuan, et non pas en Dollars, l’Iran permet aux navires Chinois de traverser ces eaux sans être inquiétés. Pendant ce temps, les autres pétroliers s’accumulaient à l’entrée, immobilisés, attendant une autorisation qui ne venait pas

Pendant quatorze jours, deux systèmes ont fonctionné en parallèle, alors que l’attention médiatique se concentrait sur les frappes et les conférences de presse.

Quand Washington frappe, Téhéran s’adapte

Le bombardement principal de la plateforme d’exportation Iranienne, d’où transite environ 90 % des ventes brut du pays, n’a pas arrêté l’Iran qui a rebondi dans les 48 heures. Les dégâts étaient réels, mais le levier économique était resté intact. Les États-Unis ont détruit un outil ; l’Iran en a utilisé un autre.

La Chine : une infrastructure prête à prendre le relais

Ce conflit accélère les intérêts financiers de la Chine, sans que celle-ci ne prenne part dans ce conflit. Depuis plusieurs années, Pékin développe silencieusement une infrastructure de paiement alternative au système dominé par Washington : CIPS (Cross-Border Interbank Payment System). En 2025, ce réseau a traité 245 000 milliards de transactions internationales, soit une hausse de 43 % par rapport à l’année précédente. C’est une infrastructure opérationnelle, qui monte en puissance et s’intègre progressivement dans les circuits du commerce mondial.

Cette infrastructure existait déjà pleinement le jour où l’Iran a posé sa condition à l’entrée du détroit. Ce n’est pas une coïncidence, mais le résultat d’une préparation méthodique. Pendant des années, la Chine a acheté du brut Iranien en Yuan, soutenu des systèmes de règlement alternatifs, et préparé l’architecture nécessaire pour le moment où une situation comme celle-ci surviendrait. Quand le détroit s’est fermé au trafic réglé en Dollars, tout ce travail préparatoire est devenu opérationnel.

Un effet d’entraînement potentiellement irréversible

Imaginons un pays d’Asie du Sud-Est ayant besoin de pétrole. Avant cette guerre, il n’avait qu’une seule option pratique : convertir sa monnaie en Dollars, passer par les circuits dominés par Washington, acheter selon les règles de 1974. Mais si les paiements en Yuan à travers Ormuz deviennent une pratique normale, ce même pays découvre soudain une seconde voie : convertir sa monnaie en Yuan, utiliser CIPS au lieu de Swift, acheter du pétrole potentiellement moins cher, sans dépendre du système Américain.

Une fois cette voie ouverte et fonctionnelle, il devient extraordinairement difficile de la refermer. L’histoire économique le montre : les États abandonnent rarement un système moins cher et opérationnel pour revenir volontairement à un système plus coûteux – non par idéologie, mais par intérêt.

C’est précisément pour cela que Washington se trouve peut-être engagé dans une course contre la montre. Non pas contre l’armée Iranienne ou la marine Chinoise, mais contre le temps lui-même. Contre l’accumulation quotidienne de précédents qui finissent par devenir des normes. Chaque pétrolier réglé en Yuan traversant Ormuz sans incident renforce le précédent. Chaque cargaison prouve qu’une alternative fonctionne. Chaque banque centrale qui stocke davantage de Yuans devient un peu moins dépendante du Dollar.

Deux tableaux de score pour une même guerre

Il existe en réalité deux tableaux de score dans cette guerre.

Le premier, militaire, est celui que tout le monde regarde : frappes, stocks de missiles détruits, usines de drones touchées, victoires tactiques illustrées par des images satellites. Sur ce tableau, les États-Unis avancent. Leur supériorité est réelle, personne ne la conteste sérieusement.

Le second tableau est financier. Presque personne ne le regarde. Pourtant, les transactions en Yuan augmentent. Les importations Chinoises de pétrole Iranien progressent. Les pétroliers réglés en dollars restent à l’arrêt devant Ormuz, tandis que les navires Chinois circulent librement. Ces deux tableaux ne racontent pas la même histoire.

Le basculement silencieux

Le système du pétrodollar ne s’effondrera pas du jour au lendemain. Il ne faut s’attendre ni à un basculement spectaculaire, ni à une annonce dramatique, ni à une reddition formelle. Les systèmes monétaires mondiaux changent par glissement, par accumulation de petites décisions rationnelles prises par des acteurs qui cherchent simplement la voie la moins chère et la plus sûre.

C’est précisément ce glissement silencieux qui est en train de se produire. Pendant que les bombes tombent, que les briefings militaires s’enchaînent, que les chaînes d’information restent hypnotisées par les cartes d’état-major.

L’Iran ne gagnera peut-être pas militairement au sens classique du terme. Mais il est possible qu’il n’en ait jamais eu besoin. Son vrai pari n’était pas de battre la marine Américaine. Il était de prouver une chose au reste du monde : qu’il est possible de faire transiter du pétrole par le goulet maritime le plus stratégique de la planète sans qu’un seul Dollar Américain ne change de main. Et que ce précédent, une fois établi, répété, normalisé, devient infiniment difficile à effacer.

Le système du pétrodollar a fêté son 52e anniversaire le jour même où cette guerre a officiellement commencé. Quelque part, dans les Ministères des finances, les banques centrales, les salles de marché de dizaines de pays, des calculs sont en train d’être refaits. Silencieusement. Méthodiquement. Sans conférence de presse, sans déclaration fracassante.

Les missiles offrent des images spectaculaires. Les porte-avions offrent des symboles impressionnants. Mais à la fin, ce sont peut-être les tableaux de réserves, les systèmes de paiement et les feuilles de calcul qui diront qui a réellement gagné. Non par une victoire militaire éclatante, non par une occupation, non par une reddition, mais par une condition transactionnelle extraordinairement simple, posée à l’entrée d’un passage maritime étroit : payer en Yuan, ou rester à quai.

Aujourd’hui le cessez-le-feu est le plus grand exemple et preuve que la guerre économique domine et prime sur toutes autres prétextes, mais elle besoin d’être camouflée et embellie par des arguments et des prétextes universels et humains tels que la liberté, les droits de l’homme, la fin d’un régime autoritaire ou dictature, mais en réalités l’intérêt du peuple importe peu, voire pas du toutes. Il suffit de voir l’état de l’Irak, l’Afghanistan, la Libye aujourd’hui.

La question n’est plus de savoir si le monde est en train de changer et bascule vers l’Asie. Mais la question est de savoir à quelle vitesse. Et si l’on regarde les bons tableaux de score.

Par : Sofiane CHERIFI – Lille

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