Pouvoir d’achat alimentaire : la nouvelle frontière de la Sécurité Alimentaire en Algérie

Par : Dr Amina SALHI

Face aux chocs climatiques, géopolitiques et aux tensions des marchés Mondiaux, l’Algérie doit désormais passer de la gestion des crises à l’anticipation des risques

Le signal envoyé par les marchés alimentaires Mondiaux en ce début de septembre 2026 mérite d’être regardé avec attention. En août, l’Indice FAO des prix alimentaires a atteint 133,3 points, soit une progression de 1,9 % en un mois et son niveau le plus élevé depuis novembre 2022. Les céréales, les huiles végétales, le sucre, la viande et les produits laitiers ont tous enregistré des hausses. Derrière ces mouvements se trouvent la multiplication des risques climatiques, les tensions géopolitiques et les perturbations des grandes routes commerciales.

Pour l’Algérie, ce signal ne doit pas être interprété comme une raison de s’inquiéter, mais comme une invitation à mieux anticiper.

Car la sécurité alimentaire du futur ne posera plus une seule question : avons-nous suffisamment de nourriture ?

Elle en posera une deuxième, tout aussi stratégique :

pouvons-nous garantir durablement au citoyen l’accès à une alimentation de qualité à un prix soutenable, quelles que soient les perturbations extérieures ?

Un nouveau concept : la résilience alimentaire

Le système alimentaire Mondial est devenu profondément interdépendant. Une sécheresse dans une grande régi productrice peut modifier les prix Mondiaux. Une perturbation maritime peut augmenter les coûts logistiques. Une tension géopolitique peut modifier les flux commerciaux. Une hausse du prix de l’énergie ou des intrants peut se répercuter sur toute la chaîne, du producteur au consommateur.

Le véritable défi consiste donc désormais à réduire la vulnérabilité avant que le choc ne se transforme en crise.

L’Algérie possède déjà des capacités importantes. L’enjeu de la prochaine étape est de les connecter dans une véritable architecture nationale de résilience.

Anticiper plutôt que subir

L’une des priorités pourrait être la mise en place d’un Observatoire national de la résilience alimentaire et du pouvoir d’achat, capable de croiser les informations relatives aux productions nationales, aux marchés internationaux, aux stocks, au climat, aux coûts des intrants, au transport et aux tendances de consommation.

L’objectif ne serait pas de prédire parfaitement l’avenir.

Il serait de détecter suffisamment tôt les signaux annonciateurs d’une tension afin de permettre aux décideurs d’agir avant que celle-ci n’atteigne le consommateur.

C’est là que la donnée devient un véritable outil de souveraineté.

Des stocks stratégiques nouvelle génération

La sécurité alimentaire ne consiste pas simplement à accumuler des stocks.

Elle consiste à savoir quoi stocker, en quelle quantité, où, pendant combien de temps et à quel moment mobiliser ces réserves.

Une gestion intelligente des stocks, associée à des systèmes numériques de suivi et à des scénarios de crise, permettrait de renforcer la capacité du pays à absorber les chocs temporaires sans déstabiliser le marché.

Le stock alimentaire de demain doit donc devenir un instrument d’anticipation, et non uniquement une réponse à l’urgence.

Produire davantage, mais surtout renforcer la capacité nationale

L’Algérie dispose d’un potentiel agricole considérable qu’il faut continuer à développer à travers l’amélioration des rendements, la modernisation des exploitations, la réduction des pertes et une meilleure valorisation de la production.

Les données de la FAO montrent d’ailleurs que la campagne céréalière 2026 en Algérie devrait atteindre environ 5 millions de tonnes, soit près de 30 % au-dessus de la moyenne, tandis que les besoins d’importation céréalière restent significatifs.

Cette réalité montre qu’il ne s’agit pas d’opposer production nationale et échanges internationaux.

Il faut construire les deux.

Produire davantage lorsque nos conditions le permettent, importer lorsque cela est économiquement nécessaire, mais surtout diversifier nos sources et réduire les vulnérabilités stratégiques.

Protéger le consommateur, sans fragiliser le producteur

Il existe cependant une condition essentielle à cette nouvelle approche : le pouvoir d’achat alimentaire ne peut être durablement protégé que si la capacité de production l’est également. Un producteur qui ne peut pas couvrir ses coûts ne pourra pas maintenir durablement son activité.

La solution passe donc par une meilleure organisation des chaînes de valeur, davantage de transparence, une modernisation des circuits de distribution et des mécanismes économiques permettant de mieux équilibrer les intérêts du producteur et ceux du consommateur.

Protéger le pouvoir d’achat aujourd’hui, c’est aussi protéger la capacité de produire demain.

Penser 2030, préparer 2050

La prochaine étape pourrait être la construction d’un Système national d’anticipation alimentaire, réunissant agriculture, commerce, industrie, transport, climat, recherche scientifique et données économiques.

Il permettrait de travailler sur plusieurs scénarios : hausse des prix mondiaux, sécheresse, perturbation des échanges, évolution de la consommation ou augmentation des coûts des intrants.

L’objectif serait simple :

voir le risque avant qu’il ne devienne une crise ; décider avant que le marché ne subisse le choc ; investir avant que la dépendance ne devienne une vulnérabilité.

C’est cette culture de l’anticipation qui peut faire évoluer progressivement l’Algérie d’une logique de gestion des crises vers une véritable doctrine de résilience alimentaire.

Car la souveraineté alimentaire du XXIᵉ siècle ne se mesure plus uniquement à ce que nous produisons.

Elle se mesure aussi à notre capacité à prévoir, diversifier, stocker, protéger, décider et nous adapter.

La souveraineté alimentaire ne consiste plus seulement à produire suffisamment.

Elle consiste à garantir à chaque citoyen l’accès durable à une alimentation de qualité, tout en protégeant le pouvoir d’achat et la capacité nationale de production.

Dans un monde où les crises deviennent plus rapides et plus imprévisibles, l’avantage stratégique appartiendra aux nations qui ne se contenteront pas de répondre aux chocs, mais qui sauront les anticiper.

L’Algérie a aujourd’hui l’opportunité de faire de cette anticipation une nouvelle force de sa souveraineté alimentaire.

Par : Dr Amina SALHI – Alger

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