« Le Makhzen, Washington et Madrid : le grand jeu du lobbying et du chantage »

Par : Mohammed CHOUAKI

Alors que Washington et Madrid s’affrontent sur la gestion des bases militaires Américaines et les lignes rouges géopolitiques, le Makhzen Marocain observe, ajuste ses ficelles et se positionne comme l’« allié fiable » de Washington, au détriment d’un partenaire Espagnol de plus en plus soupçonneux.

Dans ce triangle tendu, Rabat ne se contente pas de se tenir à distance : il cherche à profiter de la crise pour renforcer sa position, redistribuer les cartes et imposer une grille de lecture qui fait de l’Espagne un acteur rétif tandis que le Maroc apparaît comme le partenaire naturel des États‑Unis dans la région Méditerranéo‑Sahélienne.

Une crise à trois protagonistes

Depuis le début de l’année 2026, Washington et Madrid se livrent une véritable passe d’armes diplomatique. L’administration Trump reproche au Gouvernement Espagnol de refuser l’utilisation de ses bases militaires (Rota, Morón) pour des opérations Américaines, notamment dans le contexte du dossier Iranien et des tensions au Moyen‑Orient. En réponse, Washington a menacé de suspendre une partie du commerce avec Madrid et de déplacer certains appareils militaires vers d’autres pays Européens, comme l’Allemagne ou la France.

Ce bras de fer place l’Espagne dans une position délicate : visible comme un allié rétif aux yeux de Washington, tout en étant obligée de gérer ses propres contraintes internes, ses compromis politiques et ses rapports complexes avec ses voisins du Maghreb. C’est précisément dans cette brèche que le Makhzen s’insinue, offrant à Washington un « remplaçant » potentiellement plus malléable.

Le Makhzen cherche à profiter du malaise USA‑Espagne

Face à cette crise, le régime Alaouite entend maximiser sa marge de manœuvre. Le Maroc se présente comme un partenaire coopératif, ouvert aux besoins Américains dans les domaines de la sécurité, de la lutte antiterroriste et de la stabilisation au Sahel. Cette posture vise à renforcer les coopérations militaires, les transferts de technologies et, surtout, le soutien diplomatique de Washington sur des dossiers sensibles comme le Sahara Occidental et les deux enclaves Espagnoles de Ceuta et Melilla.

Pour le Makhzen, le rêve est simple : que Washington perçoive Rabat comme le pivot incontournable de ses intérêts dans la région, tandis que Madrid se retrouve marginalisé dans les calculs stratégiques. Le Maroc cherche ainsi à transformer la faiblesse relative de l’Espagne sur la scène internationale en levier pour asseoir sa propre centralité.

Un lobbying pro‑Makhzen en Espagne

Si le Makhzen joue habilement la carte de l’alliance avec Washington, il ne néglige pas pour autant le terrain Espagnol. Depuis plusieurs années, un réseau de lobbying et d’influence pro‑Rabat s’est structuré dans la péninsule : associations, élus d’origine Maghrébine, médias et personnalités politiques sont mobilisés pour défendre la ligne de Casablanca et limiter la capacité de Madrid à prendre des positions jugées défavorables au Maroc.

À Madrid, ces activités alimentent une inquiétude croissante. Les services de renseignement et certains cercles politiques dénoncent une « ingérence » Marocaine, assimilée à un véritable « État‑parallèle » informel, financé par des fonds obscurs et capable de peser sur les débats internes, les élections et même les décisions Européennes. Cette perception renforce la méfiance, mais aussi la dépendance : comment Madrid peut‑il se distancer du Makhzen sans briser d’autres équilibres, notamment migratoires et sécuritaires ?

Chantage migratoire et Espionnage : les armes du Makhzen

Le Makhzen dispose d’une autre arme particulièrement efficace : la gestion instrumentalisée des flux migratoires. Chaque fois que Madrid s’écarte de la ligne de Rabat sur le Sahara Occidental ou d’autres dossiers, des tensions se relèvent aux frontières méridionales de l’Espagne, avec des épisodes de hausse du nombre de migrants ou de tensions accrues autour de Ceuta et Melilla.

Parallèlement, plusieurs scandales d’espionnage ont révélé l’ampleur de la surveillance ciblant des responsables Espagnols, via des logiciels comme Pegasus ou des accords opaques entre services Marocains et cellules locales. Ces affaires ont alimenté une image de plus en plus problématique du Maroc comme menace sécuritaire, davantage que comme partenaire de confiance. Le Makhzen, lui, joue habilement de cette ambiguïté : à l’extérieur, il se présente comme un pilier de la stabilité régionale ; à l’intérieur de l’Espagne, il apparaît comme un acteur trop présent et trop intrusif.

Madrid coincé entre Washington et Rabat

La diplomatie Espagnole se retrouve prise dans un dilemme permanent. D’un côté, Madrid doit ménager ses relations avec Washington, qui reste un allié stratégique majeur, tout en tentant de préserver une certaine marge de manœuvre. De l’autre, elle doit gérer une pression croissante du Makhzen, qui combine lobbying politique, chantage migratoire et pressions symboliques.

Cette situation nourrit des tensions internes, tant au niveau politique que dans l’opinion publique, où une partie de la société commence à percevoir le Maroc non plus comme un partenaire naturel, mais comme un acteur capable de manipuler les rapports de force. Pour Madrid, la question devient : comment rester dans l’orbite Américaine sans se transformer en vassal du Makhzen, ou du moins sans apparaître comme tel ?

Entre loyauté affichée à Washington et pression sourde sur Madrid, le Makhzen ne se contente pas de profiter de la crise : il la nourrit, la structure et la monétise. Dans ce grand jeu triangulaire, l’Espagne paie le prix de ses contradictions passées, tandis que Rabat surf sur la turbulence pour consolider son statut de « pivot » indispensable, au risque d’alimenter une méfiance dont la facture pourrait, à terme, être lourde à payer.

Par : Mohammed CHOUAKI – Lille

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