
Par : Amin ZAOUI
Chronique hebdomadaire du Jeudi
J’écris cet article en exposant quelques idées issues directement de la mémoire Algérienne et Maghrébine, sans recourir aux références aucunes. L’objectif est de montrer que le centralisme culturel, quel qu’il soit, exerce deux formes de pouvoir : un pouvoir sur la réalité culturelle, politique et idéologique, et un pouvoir sur l’imaginaire individuel, lequel façonne le mode de la pensée d’une société. Le centralisme culturel ne se confirme qu’à travers une domination symbolique qui se transforme progressivement une manière de penser et un mode de vie pour les élites, malgré leurs divergences politiques, intellectuelles, linguistiques et religieuses.
C’est précisément ce qu’a représenté la centralité culturelle et artistique Egyptienne pour de larges pans de l’intelligentsia du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pendant près d’un siècle. Il s’agit d’un phénomène historique que l’on ne peut ni nier ni ignorer, avec tout ce qu’il comporte d’aspects positifs et négatifs. Lorsque nous réfléchissons aux acteurs du centralisme littéraire, artistique, intellectuel, critique et médiatique en Égypte, toute une pléiade de noms surgit spontanément à notre esprit. Certains de ces noms se sont même transformés en véritables idoles, voire en figures quasi sacrées, dans l’espace culturel et universitaire.
L’Egypto-Centrisme culturel n’a pas été façonné uniquement par de grandes figures intellectuelles ; il s’est également construit autour de certains livres devenus des références en eux-mêmes, de films qui ont marqué l’histoire du cinéma, ainsi que de chansons qui se sont durablement inscrites dans l’imaginaire collectif autant qu’individuel.
Des personnalités de premier plan, appartenant à ce que l’on pourrait appeler « l’intelligentsia créative », ont constitué l’épine dorsale de cet Egypto-Centrisme culturel dans les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Parmi elles figurent des noms qui viennent spontanément à l’esprit de tout intellectuel, de Manama à Nouakchott, qu’il s’agisse de penseurs, de poètes, de romanciers, de critiques ou de journalistes. Au premier rang se trouvent Taha Hussein et Abbas Mahmoud Al-Aqqad, deux auteurs qui ont profondément marqué à la fois les sphères spécialisées et le grand public, le monde universitaire comme les lecteurs non universitaires. Il est difficile de trouver, au cours du siècle dernier, un écrivain dont le nom ait suscité autant de débats, d’adhésions, de rejets ou de critiques que celui de Taha Hussein.
Cette influence s’est affirmée, notamment après la publication de son ouvrage De la poésie préislamique en 1926, puis de la première partie de son autobiographie Les Jours (Al-Ayyam) en 1927. Ces deux noms ont constitué le principal pilier de l’Egypto-Centrisme culturel. Forts de leur autorité symbolique, ils ont ouvert une véritable autoroute culturelle et créative à d’autres figures qui, bien que moins célèbres, ne leur étaient en rien inférieures par la profondeur de la pensée, la capacité d’analyse ou l’ampleur de la vision. On peut citer, parmi elles, Qasim Amin, Ali Abdel Raziq, Ahmad Amin, Zaki Moubarak, Moustafa Sadeq Al-Rafi‘i, Chawqi Daïf, et bien d’autres encore.
À mesure que l’Egypto-Centrisme Culturel consolidait sa présence dans les périphéries, le centre, Le Caire continuait d’alimenter le marché de la lecture, l’université et les médias en une succession ininterrompue de noms issus de générations diverses et porteurs de sensibilités intellectuelles variées. Ces figures ont progressivement acquis un rayonnement et une présence qui ont pesé de manière décisive dans la construction de l’avenir de la culture et de la pensée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Parmi elles figurent Aïcha Abdel Rahmane (Bint al-Chati’), Zaki Naguib Mahmoud, Louis Awad, Ghali Choukri, Mahmoud Amin Al-Alim, Hassan Hanafi, Mohammed Imara, Salah Fadl, Ezzedine Ismaïl, Nasr Hamid Abou Zayd et Gaber Asfour.
En ce sens, la quantité joue un rôle dans la consécration du centrisme culturel. L’Egypto-Centrisme Culturel ne s’est pas imposé uniquement sur le plan intellectuel ; il s’est également affirmé dans le champ de la création artistique. La poésie, en particulier, a joué un rôle majeur dans la consolidation de cet égypto-centrisme.
Parmi les figures qui ont le plus contribué à l’ancrer dans les sensibilités collectives figurent Ahmed Chawqi, surnommé le
« Prince des poètes », Hafez Ibrahim et Mahmoud Sami al-Baroudi. Malgré la diversité de leurs orientations esthétiques et intellectuelles, ce trio a constitué une référence spirituelle et culturelle en matière de langue et de beauté littéraires, dont l’influence s’est étendue de l’Atlantique au Golfe, marquant plusieurs générations successives de poètes, de critiques et d’écrivains.
Le roman et la nouvelle ont également participé, quoique dans une moindre mesure, à l’affirmation de cet Egypto-Centrisme littéraire. Des auteurs tels que Tawfiq al-Hakim, Moustapha Lotfi al-Manfalouti, Ihsan Abdel Qoddous, Abdel Halim Abdallah, Naguib Mahfouz, Mahmoud Taymour ou encore Mohamed Hussein Haykal ont été lus bien au-delà de l’Égypte. Il serait difficile de trouver, dans ce qu’on appelle les « pays de la périphérie », un lecteur qui n’ait jamais croisé leurs œuvres.
Mais l’Egypto-Centrisme créatif s’est aussi construit très tôt grâce au cinéma. Des salles de projection de Haïfa à Alger, en passant par Riyadh, Damas, Baghdad, Aden, Sanaa, Khartoum, Tunis et Casablanca, les films Egyptiens avaient un large public et rivalisaient avec le cinéma Indien dès le milieu du XXe siècle.
En Algérie, par exemple, cette présence était déjà perceptible durant la période coloniale : des salles spécialisées dans la projection de films Egyptiens existaient dans la plupart des grandes villes du pays. À côté du cinéma, et souvent en étroite interaction avec lui, la musique Egyptienne a constitué l’une des âmes les plus profondes de cet Egypto-Centrisme Culturel. Des artistes tels que Mohamed Abdel Wahab, Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez, Farid Al-Atrache, Asmahan, Riyad Al-Sonbati, Mohamed Al-Mougui, Sayed Darwich, Nagat Al-Saghira, Leïla Mourad…. ont occupé une place privilégiée dans les sensibilités et les imaginaires collectifs. À travers leurs œuvres, ils ont contribué à façonner une part essentielle de la culture des émotions dans les sociétés du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
Cet Egypto-Centrisme Culturel a conduit les créateurs des périphéries, du Cham, du Golfe et de l’Afrique du Nord, entre la Seconde Guerre mondiale et la fin des années 1970, à considérer avec une forme de vénération les productions des élites de ce centre. À une certaine époque, c’était même cet Egypto-Centrisme qui distribuait les laissez-passer vers le champ de la création, à travers la publication dans les revues, les journaux et les maisons d’édition Egyptiens.
La reconnaissance symbolique d’un écrivain, d’un acteur, d’un chanteur ou d’un musicien ne pouvait véritablement se concrétiser qu’à travers la consécration accordée par ce centre. Ainsi, un article de Taha Hussein consacré à Mouloud Mammeri ou à Mahmoud Messadi pouvait faire office de passeport vers le cercle des grandes figures intellectuelles. Pour un acteur originaire des pays de la périphérie, obtenir un rôle – même secondaire – dans un film ou une pièce de théâtre aux côtés de vedettes Egyptiennes consacrées constituait souvent le premier pas vers la reconnaissance et la légitimation. La puissance de cet Egypto-Centrisme était telle que certains artistes allaient jusqu’à façonner leurs noms de scène à partir de références empruntées au centre Egyptien. C’est le cas, par exemple, du grand artiste Algérien Ahmed Wahbi, dont le véritable nom était Ahmed Driss Tidjani. Le patronyme « Wahbi » fut adopté en référence à Mohamed Abdel Wahab, dont il interprétait et imitait les chansons. De la même manière, des appellations comme « Sabah Al-Saghira » furent forgées sur le modèle de (Najat Al-Saghira), et les exemples de ce type ne manquent pas. À la fin des années 1980, l’émergence de nombreuses universités dans les pays du Golfe s’accompagna de la création d’une chaîne de médias. Celles-ci commencèrent à attirer les nouvelles générations d’universitaires et de créateurs égyptiens, constituant en quelque sorte la réserve stratégique de l’Egypto-Centrisme Culturel.
Cette migration contribua à réduire l’autorité du centre Egyptien pendant près d’un quart de siècle, soit des années 1980 jusqu’au début du troisième millénaire. Mais, progressivement, avec l’autonomisation de ces universités et de ces médias, la phase d’absorption des élites Egyptiennes prit fin. Aujourd’hui, les centres se sont multipliés et diversifiés. Chaque centre produit désormais ses propres élites.
De grandes figures de la poésie, de la critique, du roman ou de la traduction sont issues de pays autrefois qualifiés de périphériques, qu’il s’agisse du Golfe, du Cham ou de l’Afrique du Nord. Dès lors, une question se pose : face à cette pluralité des centres, l’Egypto-Centrisme Culturel est-il encore en mesure de se repositionner ? Et, si tel est le cas, sous quelle forme et avec quel contenu ?
Par : Amin ZAOUI – Oran
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