La diversification sous contrainte Hors hydrocarbures, un décollage réel… mais structurellement fragile

Par : Sofiane CHERIFI

Pendant plusieurs des décennies, la question revenait de manière obsessionnelle dans les débats nationaux comme internationaux : l’Algérie peut-elle sortir de la dépendance aux hydrocarbures ? En 2024, pour la première fois, les chiffres semblent esquisser un début de réponse.

Les exportations hors pétrole et gaz ont atteint environ 7 Milliards de Dollars, contre moins de 2 % Milliards en 2017. Leur part dans les exportations totales avoisine désormais 14 %. La progression est incontestable. Elle rompt avec deux décennies de stagnation. Mais une économie ne se transforme pas par addition statistique. Mais plutôt par mutation structurelle. Et c’est précisément là que se situe l’enjeu.

Une performance remarquable… mais conjoncturelle

La trajectoire récente impressionne : multiplication par près de quatre en sept ans, percée sur certains marchés Africains, émergence de nouveaux acteurs industriels. Cependant, la dynamique est loin d’être linéaire. Le pic enregistré en 2022 doit beaucoup à un facteur exogène : l’envolée des prix mondiaux des engrais après la guerre en Ukraine. La perturbation des exportations Russes a mécaniquement propulsé les recettes Algériennes.

Dès 2023, la normalisation des cours a entraîné un reflux. Autrement dit, une partie de la performance tient davantage aux cycles internationaux qu’à une transformation autonome du tissu productif. La question stratégique devient donc :

La croissance actuelle des exportations est-elle résiliente aux chocs externes ?

Diversification énergétique ou diversification productive ?

Une analyse sectorielle révèle une concentration marquée par des produits. Les engrais azotés, la sidérurgie et les matériaux de construction représentent près de 80 % des exportations hors hydrocarbures. Ces industries partagent un point commun : une forte intensité énergétique Leur compétitivité repose largement sur l’accès au gaz naturel à coût modéré. Ce n’est pas un détail technique, c’est un élément structurant.

En transformant le gaz en produits semi-finis exportables, l’Algérie élargit sa base commerciale – mais elle reste adossée à la même rente fondamentale-. Cette configuration soulève un dilemme classique des économies rentières. La transformation industrielle fondée sur l’énergie bon marché constitue-t-elle une étape vers la complexification productive, ou une prolongation sophistiquée du modèle extractif ? La réponse dépendra de la capacité à remonter les chaînes de valeur.

Le tournant carbone Européen : une épreuve décisive

Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union Européenne entrera pleinement en vigueur en 2026. Il concernera précisément les secteurs moteurs des exportations Algériennes : acier, ciment, engrais. Cette mesure ne relève pas d’un simple ajustement tarifaire. Elle modifie la structure des incitations industrielles. Pour l’Algérie, deux scénarios se dessinent :

➢ Scénario défensif : absorption partielle des coûts carbone, érosion des marges, perte progressive de compétitivité en Europe.

➢ Scénario stratégique : investissement massif dans la décarbonation industrielle, électrification verte, développement de l’hydrogène solaire, repositionnement sur des chaînes de valeur bas carbone.

Avec l’un des potentiels solaires les plus élevés au monde, le pays dispose d’un levier considérable. Encore faut-il convertir cet avantage naturel en politique industrielle cohérente. Le CBAM n’est pas seulement une contrainte commerciale. Il est un révélateur de maturité stratégique.

L’Afrique : promesse géoéconomique, défi logistique

La Zone de libre-échange continentale Africaine (ZLECAf) redessine les flux commerciaux du continent. Pour l’Algérie, elle représente un prolongement naturel de sa géographie. Le marché Africain (1,4 Milliard de consommateurs) offre des besoins considérables en infrastructures, en matériaux de construction, en produits agroalimentaires et en services d’ingénierie.

L’Algerie semble avoir compris cet avantage stratégique et géographique, il suffit de voir les résultats de transactions commerciales avec l’Afrique qui a Bondi de 88% (2020-2025), ouverture des banques à l’étranger tel que la banque de l’union SahélienAlgérien Bank of Sénégal, le Made in Algeria, la route de 4500 Km Alger-Lagos (Nigéria), …etc.

La finalisation de l’axe transsaharien Alger–Lagos pourrait transformer le pays en plateforme logistique vers l’Afrique de l’Ouest.

Mais la compétitivité ne dépend pas uniquement de la proximité géographique. Elle repose aussi sur :

➢ La fluidité des paiements,

➢ La présence bancaire,

➢ L’assurance-crédit export,

➢ La stabilité réglementaire,

➢ La qualité des infrastructures portuaires.

La ZLECAf constitue un potentiel. Mais son exploitation nécessite un écosystème institutionnel robuste.

Le paradoxe des importations

La politique économique récente vise à rationaliser les importations afin de préserver les réserves de change. Cette orientation répond à une logique macroéconomique prudente. Mais elle entre en tension avec un fait industriel, la majorité des filières exportatrices dépendent d’intrants importés.

Retarder l’accès aux matières premières ou aux composants revient à fragiliser la capacité d’exportation elle-même. Ce paradoxe illustre un point central, la diversification ne peut prospérer dans un environnement administratif contraignant. Elle requiert fluidité, prévisibilité et rapidité d’exécution.

La vraie frontière : complexité et capital humain

L’indice de complexité économique situe encore l’Algérie parmi les économies à faible diversification technologique. La transformation durable passera par une montée en gamme technologique, un investissement accru en R&D, un accès élargi au financement privé.

Avec une population jeune et plus de 300 000 diplômés formés chaque année, le capital humain représente un atout stratégique majeur. Mais sans passerelle efficace entre formation et production, cet avantage reste latent.

2030 : ambition ou point d’inflexion ?

L’objectif officiel de 29 Milliards de Dollars d’exportations hors hydrocarbures d’ici 2030 constitue un signal politique fort. Pour être crédible, il suppose une accélération simultanée sur plusieurs fronts :

@ Réforme bancaire et financière,

@ Modernisation logistique,

@ Adaptation carbone,

@ Intégration africaine,

@ Stabilité réglementaire durable.

En réalité, l’enjeu dépasse l’exportation elle-même. Il s’agit de savoir si l’Algérie peut transformer une économie de rente énergétique en économie de production compétitive, intégrée et innovante.

Enfin pour conclure le passage de la diversification statistique à la transformation structurelle. L’Algérie n’est plus immobile. La progression des exportations hors hydrocarbures marque une inflexion réelle. Mais la diversification véritable ne se mesure pas uniquement en Milliards de Dollars.

Elle se mesure en complexité productive, en capacité d’innovation, en résilience aux chocs externes.

Aujourd’hui, le pays se situe à un moment charnier de son histoire et d’émancipation économique. De plus, la dynamique enclenchée par les gouvernements ainsi que le Président Mr A. TEBBOUNE peut déboucher sur une mutation durable, stable et donc, d’une économie prospère, moins dépendante des hydrocarbures et des importations. Si elle est soutenue durant les années voire décennies avenir (par une politique structurelle et stratégique), elle débouchera sur une économie puissante et leader du continent Africain.

Mais elle peut aussi s’essouffler si elle reste adossée à la seule rente énergétique transformée. La décennie à venir déterminera si la diversification Algérienne constitue une transition stratégique ou un épisode conjoncturel.

Par : Sofiane CHERIFI – Lille

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