
Par : Mohammed CHOUAKI
En 1583, alors que l’Europe s’arrache le commerce maritime et que l’Empire Ottoman domine une grande partie de la Méditerranée, l’Algérie n’est pas un “vague territoire sans nom”, mais un État structuré, doté d’une diplomatie, d’une souveraineté maritime et d’une administration qui négocie pied à pied avec les puissances navales Européennes. À cette date‑là, ce que l’on appelle aujourd’hui officiellement « l’Algérie » existe déjà sous la forme de la Régence d’Alger (ou “Eyalet d’Alger”), une entité politique intégrée à l’Empire Ottoman mais largement autonome, qui gouverne un territoire s’étendant de la Tripolitaine au Maroc et contrôle une partie importante de la côte méditerranéenne.
L’Algérie en 1583 : un État, pas un vide
La Régence d’Alger est fondée en 1516 par les frères Corsaires Arudj puis Khayr ad‑Din Barberousse, qui imposent une autorité centrale sur les tribus de la côte et sur les petites Royaumes locaux (Kuku, Tlemcen, etc.). À partir de cette date, et jusqu’à la conquête Française de 1830, l’Algérie apparaît dans les archives Européennes comme un État de fait, doté d’un Gouvernement (le Dey ou le Beylik), d’une armée, d’une marine, de Consulats et de traités signés avec des puissances Chrétiennes.
En 1583, l’État Algérien est déjà ancien : près de septante ans après la fondation de la Régence, Alger est une capitale politique, économique et militaire, au croisement des routes Atlantique et Méditerranéenne. Les Européens ne parlent plus d’“Afrique sans maître”, mais du “Royaume d’Alger” ou de la “Régence d’Alger”, qualifiant même son dirigeant de “King of Algier” dans leurs documents.
Le passeport marin de 1583 : preuve de souveraineté
Parmi les documents les plus parlants de cette époque figure le passeport marin délivré par le “King of Algier” en 1583. Ce document, connu sous le nom de “Pasport granted by the King of Algier”, est un sauf‑conduit officiel qui permet aux navires étrangers de naviguer en Méditerranée sans risquer la capture par les Corsaires Algériens.
En réalité, ce passeport est une formalité diplomatique : il n’est pas délivré au hasard, mais dans le cadre d’accords de paix ou de traités commerciaux conclus entre la Régence d’Alger et certains États Européens (notamment les pays de la mer du Nord : Hollande, Angleterre, Danemark, etc.). Le navire qui le porte acquiert ainsi une protection juridique et politique : il n’est pas considéré comme “ennemi”, mais comme partenaire sous la protection de l’État Algérien.
Le premier “visa” délivré par l’Algérie
Un cas emblématique est celui du marin Anglais Thomas Shingleton, qui reçoit, le 23 janvier 1583, un sauf‑conduit officiel portant la mention “Pasport granted by the King of Algier”. Ce document, souvent qualifié de “premier visa officiel délivré par l’Algérie”, atteste que l’administration Algérienne de l’époque contrôle déjà les entrées sur son territoire maritime et ses côtes, et qu’elle impose des règles de transit à des navigateurs venus d’Europe entière.
Plusieurs historiens et chercheurs spécialisés dans les relations Algériennes‑Européennes soulignent que ce type de passeport constitue un instrument de souveraineté : il n’est pas une simple lettre de recommandation, mais un acte administratif qui distingue les États amis de ceux qui restent en situation de guerre ou de conflit avec Alger. À travers ce système, la Régence d’Alger fixe elle‑même les conditions de circulation des navires, ce qui est un attribut classique de l’État souverain.
L’Algérie, puissance Méditerranéenne d’avant la colonisation
L’existence de ce passeport marin en 1583 rappelle que l’Algérie n’est pas une invention coloniale, mais un acteur majeur de la Méditerranée bien avant la présence Française. La Régence d’Alger contrôle une flotte Corsaire redoutée, perçoit des tributs de certains États Européens, et conclut des paix et des traités commerciaux qui sont reconnus par les puissances de l’époque.
Dans les archives Britanniques, Espagnoles, Hollandaises ou Françaises de l’époque, on retrouve régulièrement des mentions de “Alger”, du “King of Algier” ou du “Dey d’Alger”, preuve que l’entité politique Algérienne est clairement identifiée et reconnue comme interlocuteur international. Cette reconnaissance ne vient pas du ciel : elle résulte de la capacité d’une confédération de tribus, de villes et de clans à construire, au fil des décennies, un centre de pouvoir stable, capable de négocier avec des Rois et des Républiques.
Répondre aux “mauvaises voix” qui dénigrent l’Algérie
Face à ceux qui prétendent que l’Algérie “n’existait pas” avant 1830 ou que son État serait une pure création Française, l’exemple du passeport marin de 1583 est une réponse historique claire et factuelle. Il montre que, dès la fin du XVIᵉ siècle, l’Algérie disposait déjà :
• d’un centre de décision politique (le dey et ses institutions),
• d’un appareil administratif capable d’émettre des documents officiels,
• d’une diplomatie maritime qui impose ses règles aux navires Européens.
Dire que l’Algérie n’existait pas avant la colonisation, c’est donc ignorer ou effacer :
• la Régence d’Alger,
• ses traités,
• ses consulats,
• ses navires et ses passeports qui sillonnent la Méditerranée depuis le XVIᵉ siècle.
Le document de 1583, délivré à Thomas Shingleton ou à d’autres capitaines, n’est pas un simple “papier ancien” : c’est une preuve matérielle d’une souveraineté Algérienne ancienne, dont la portée dépasse largement la seule question des Corsaires.
Conclusion : une histoire qui parle d’elle‑même
L’Algérie de 1583 n’est pas un “pays inventé” ; c’est un État en formation, déjà suffisamment puissant pour dicter les conditions de navigation à des marins venus d’Angleterre, des Pays‑Bas ou d’ailleurs. Le passeport marin du “King of Algier” est un symbole fort : il rappelle que, bien avant la colonisation Française, l’Algérie avait déjà construit une identité politique, une diplomatie, et une présence internationale qui ne se réduit pas à la seule lutte de décolonisation du XXᵉ siècle.
Pour calmer les “mauvaises voix” qui dénigrent l’Algérie, il suffit de rappeler ces faits historiques : en 1583, l’Algérie n’était pas une terra incognita, mais un État souverain au cœur de la Méditerranée, dont la voix se fait déjà entendre dans les chancelleries Européennes.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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