
Par : Abdelkader REGUIG
En bref : Rachid Tabti (1930-2009) fut l’un des agents les plus efficaces des services secrets Algériens après l’indépendance. Sous la fausse identité de « Richard, prince de Marmara », il a soutiré des centaines de documents « secret-défense » au cœur du Ministère Français des Affaires Etrangères. Ces informations ont permis à l’Algérie de réussir la Nationalisation des hydrocarbures en 1971 et d’anticiper la dévaluation du Franc. Il fut formé par le système mis en place par Abdelhafidh Boussouf.
Un parcours hors du commun
Né le 27 mai 1930 à Constantine dans une famille aisée, Rachid Tabti est avocat de formation, mais aussi boxeur professionnel et acteur. Dès les années 1950, pendant la guerre d’indépendance, il rejoint le MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales) dirigé par Abdelhafidh Boussouf, et fournit des renseignements au FLN à Paris.
Après l’indépendance, il intègre la Sécurité militaire. En 1963, il est recruté à l’Ambassade d’Algérie en France comme secrétaire, puis travaille au Ministère des Affaires Etrangères à Alger, avant de retourner à Paris avec pour mission de faire du renseignement sur les questions économiques Franco-Algériennes.
Pour passer inaperçu, il est officiellement radié du corps diplomatique en janvier 1965. Il occupe ensuite le poste de conseiller en relations publiques à la Sonatrach.
Le « Prince de Marmara »
À partir du milieu des années 1960, Tabti mène une activité d’infiltration dans les cercles diplomatiques et économiques Parisiens sous la fausse identité de « Richard, Prince de Marmara », prétendu dignitaire lié à l’île de Marmara en Turquie. Il utilise aussi le titre de « duc d’Andrinople », et présente son épouse, Monique Deutch, comme « comtesse de Cardessi ».
Pour crédibiliser son personnage de prince richissime, il réside dans un appartement de luxe du 16e arrondissement, mis à sa disposition par les services Algériens, et roule en Alfa Romeo.
Béatrice Halégua : la cible clé
Tabti cible Béatrice Halégua, secrétaire à la direction des Affaires économiques du Quai d’Orsay, travaillant directement auprès du Chef des négociateurs Français pour le pétrole, Jean-Pierre Brunet.
Pendant plus de trois ans, il la séduit. Amoureuse et abusée par sa fausse identité, elle lui fournit les doubles et calques de près de 4 000 documents confidentiels et notes secret-défense du Ministère des Affaires Etrangères Français.
Ces documents concernaient directement la position et la politique de la France sur le pétrole Saharien.
L’impact historique : la nationalisation de 1971
Grâce à cette fuite massive, les autorités Algériennes menées par Houari Boumedienne connaissaient exactement les marges de manœuvre, les faiblesses et l’état d’esprit des négociateurs Français. Forte de cette avance stratégique, Alger a pu anticiper chaque mouvement de Paris, ce qui a directement conduit à l’annonce historique de la Nationalisation des hydrocarbures le 24 février 1971.
Autre conséquence décisive : l’anticipation de la dévaluation de 12,50 % du Franc Français. Grâce aux fuites, l’Algérie a été informée à l’avance et a pu convertir à temps ses réserves de change en monnaies fortes, évitant des pertes financières colossales.
Le rôle de Zeggar Messaoud
Zeggar Messaoud, autre figure clé formée dans l’entourage de Boussouf, était un proche de Boumediene. Ancien responsable de l’approvisionnement en armes pendant la guerre, il est devenu l’émissaire non officiel de Boumediene, notamment vers les États-Unis. Sa mission : obtenir des garanties Américaines pour l’achat de pétrole et de gaz Algériens en cas de crise avec la France.
Ainsi, pendant que Tabti fournissait le renseignement à Paris, Zeggar Messaoud sécurisait le soutien diplomatique à Washington. Les deux hommes ont été les piliers de la réussite de la nationalisation.
Arrestation, procès et échange
Le 25 février 1970, Rachid Tabti est arrêté lors d’une perquisition à son domicile du 16e arrondissement. Un attaché-case rempli de documents confidentiels est découvert. Ouali Boumaza est arrêté peu après en venant les récupérer.
Tabti et Boumaza Aouali sont jugés devant la Cour de sûreté de l’État le 28 octobre 1970 et condamnés respectivement à dix et huit ans de prison pour « intelligence avec les agents d’une puissance étrangère ». Béatrice Halégua est condamnée à cinq ans de prison avec sursis ; la Cour estime qu’elle était de « bonne foi » et qu’elle avait été bernée par Tabti.
Tabti purge un peu plus d’un an de détention, notamment à la prison de la Santé à Paris et à la centrale de Melun, dans le quartier réservé aux affaires d’espionnage.
L’échange contre le Dr Damien
Alger ne pouvait pas laisser son agent le plus précieux croupir dans les prisons Françaises. La Sécurité militaire, dirigée par Kasdi Merbah, détenait à Alger un médecin Français, le Docteur Damien, accusé d’être un espion opérant pour le compte de la France.
Pour Boumediene, récupérer Tabti était une question d’honneur et de souveraineté. L’Algérie a inclus ce dossier dans un règlement plus vaste, négociant la libération ou l’expulsion groupée de plusieurs dizaines de ressortissants Français arrêtés en Algérie (dont 11 pour des motifs liés à la sûreté de l’État ou à l’espionnage).
Face au blocage complet des relations économiques après la nationalisation, Paris a cédé pour apaiser les tensions. Tabti est libéré et renvoyé en Algérie le 24 juillet 1971.
Retour et mort dans un relatif anonymat
Après son retour, Tabti exerce comme avocat à la Cour suprême. Atteint de la maladie de Parkinson — qu’on attribue à sa carrière de boxeur — il meurt à son domicile à El Biar le 30 juillet 2009, à 79 ans, dans un relatif anonymat. Sa mort ne sera révélée au public que deux ans plus tard, en 2011.
Pourquoi cette histoire compte
L’affaire du « Prince de Marmara » constitue l’un des épisodes d’espionnage les plus fascinants et déterminants des relations Franco-Algériennes après l’indépendance.
Tabti n’a tué personne, n’a posé aucune bombe. Avec une fausse identité et quelques milliers de documents, il a contribué à changer le destin économique de toute une nation. La nationalisation des hydrocarbures de 1971 a été le premier succès majeur d’un pays du tiers-monde reprenant le contrôle de ses ressources énergétiques face à son ancienne puissance coloniale.
Voilà pourquoi on peut dire, sans exagération, que Rachid Tabti était le vrai James Bond Algérien.
Contact: orarexe@gmail.com
Par : Abdelkader REGUIG

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