
Par : Amin ZAOUI
Chronique hebdomadaire du Jeudi 20 Août 2026
« La discorde est plus grave que le meurtre ». C’est avec beaucoup de distance que j’observe les débats qui se d’éploient sur les réseaux sociaux, en Algérie et entre les Algériens, autour d’un ensemble de questions d’une importance majeure sur les plans éducatif, politique, idéologique, religieux, linguistique et culturel. Mais, je constate toutefois que ces échanges se déroulent dans un climat de tension, marqué par une charge excessive de colère et de violence verbale.
Quelle que soit la gravité, l’acuité ou l’actualité des questions débattues, le dialogue qui les porte et les entoure ne peut produire une véritable intelligibilité collective que s’il reconnaît pleinement la légitimité de la divergence et le droit à la différence. Il faut également se libérer des pathologies du soupçon, des intentions présupposées et des jugements préfabriqués.
À défaut, le dialogue, au lieu de réduire les tensions, contribue à les exacerber entre les différentes parties. Les questions soumises à la discussion se trouvent alors progressivement englouties dans les sables mouvants de l’idéologie et de la surenchère verbale. Le dialogue manque ainsi son but : produire du sens, favoriser la compréhension réciproque et rendre possible la construction d’un espace commun.
Plus encore, cette situation installe au sein des élites un climat psychologique et politique négatif, fait de méfiance et de crispation. Ainsi, elle fragilise toute possibilité d’élaboration d’un projet collectif et participatif.
Après une décennie sanglante et cauchemardesque, qui n’a épargné aucune famille Algérienne, après une tentative de démantèlement de l’État jusque dans ses fondements, ainsi que la destruction de nombreux acquis et l’arrêt brutal de nombreux projets de développement destinés aux citoyens, malgré leurs insuffisances et leurs imperfections, nous avons aujourd’hui le sentiment que certaines forces terroristes extrémistes cherchent à ramener une nouvelle fois le pays au même point de départ.
La montée d’un discours fondé sur la haine et l’exclusion, l’incitation à la violence et au meurtre, ainsi que les appels publics au crime au nom de la défense de prétendues valeurs, constituent autant de signes inquiétants.
Le plus grand danger auquel une société puisse être confrontée est la banalisation du discours de la violence et de l’extrémisme au sein des élites politiques, culturelles et éducatives et sur les réseaux sociaux. À force d’être répété, relayé et banalisé, ce discours finit par devenir familier aux citoyens, jusqu’à ce que ceux-ci s’y habituent et l’intègrent progressivement à leurs comportements et à leurs pratiques quotidiennes. Le risque est alors de voir la société s’engager elle-même, consciemment ou non, dans une forme de suicide collectif.
La mentalité du « soit je joue, soit je prive les autres de jouer » Nalaâb Walla Nharram, qui est une mentalité d’exclusion et de contre-exclusion, conduit la société à vivre une forme de polarisation aveugle qui rend le processus de réconciliation plus difficile et place la voix d’un populisme en colère au-dessus de celle d’une raison sereine. C’est précisément cette situation que nous observons aujourd’hui dans la société Algérienne, où les élites intellectuelles sont devenues prisonnières de la voix du populisme et de la foule déchainée.
La question de l’école Algérienne, depuis les premières années de l’indépendance jusqu’à la fin des années 1970, a constitué un terrain de débat qui prenait tantôt une dimension politique, tantôt idéologique, tantôt linguistique et civilisationnelle.
Différentes composantes des élites politiques et intellectuelles ont pris part à ce débat: des responsables Politiques, des Ministres, des Ambassadeurs, des hommes de Religion, ainsi que des Universitaires et des Intellectuels issus des domaines de la sociologie, de l’éducation, de la philosophie et des langues et littératures. Jusqu’au début des années 1980, le débat portait principalement sur la question du bilinguisme dans l’enseignement, c’est-à-dire sur l’usage de l’Arabe et du Français.
De cela on peut citer notamment les débats qui ont eu lieu, directement ou indirectement, entre Mustapha Lacheraf, Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdallah Cheriet, Mohamed Saïdi, Abdallah Rekkibi, Bachir Hadj Ali, Turki Rabah, Tahar Ouettar et d’autres encore. Ce débat se distinguait par un haut niveau d’éthique, sans accusation d’impiété ni accusation de trahison entre les élites qui y prenaient part.
Dans le contexte d’un État centralisé et fort, l’objectif de ce dialogue était de réfléchir collectivement, dans la pluralité des approches, à la définition du devenir de l’école de demain. Les élites de cette génération débattaient de la question du bilinguisme dans l’école Algérienne et, pour la plupart, elles étaient elles-mêmes bilingues, à des degrés divers.
Certaines étaient issues de l’école Franco-Musulmane, tandis que d’autres provenaient de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens. Malgré le fossé intellectuel et idéologique qui existait entre les différentes parties prenantes, ce débat se caractérisait par un discours savant et respectueux.
Je pense que la sérénité qui caractérisait ces échanges, malgré les divergences, s’expliquait avant tout, premièrement, par le sentiment d’appartenance à l’école nationale dans toute sa globalité et diversité et, deuxièmement, par le fait que tous étaient attachés aux valeurs de la Révolution Algérienne et conservaient une mémoire vivante et éveillée vis-à-vis des atrocités du colonialisme.
Mais ce dialogue a commencé à devenir, de plus en plus, offensif. Il s’est éloigné de la rigueur et de la raison. Le discours de l’exclusion, de l’accusation d’impiété et de la traitresse a filtré le débat des élites.
Cette mutation a coïncidé avec le retour de certains diplômés des écoles du Machrek. Ils étaient imprégnés de la pensée du panarabisme qui, plus tard, a été largement dépassée et effacée dans cette région. Pendant que les pays arabes du Machrek (la Syrie, l’Arabie Saoudite, l’Égypte et les pays du Golfe), qui avaient longtemps défendu le panarabisme, revenaient à la défense de leurs intérêts nationaux et de leurs propres stratégies de développement, chacune selon ses spécificités, nous voilà aujourd’hui, en Algérie, en train de revenir à ce même débat idéologique oublié.
Les élites de ces pays du Machrek défendent, désormais, leur pays dans ses particularités propres. Elles le font dans le cadre d’une stratégie de développement spécifique à chaque pays. De même, la montée des courants de l’islam politique sous leurs différentes formes, du Salafisme Djihadiste au Daech, en passant par les Frères Musulmans, a gagné l’Algérie en provenance des pays du Machrek Arabe.
Cette influence est arrivée par plusieurs voies.
D’abord, par les nombreux enseignants et professeurs du Machrek venus en Algérie comme coopérants techniques dans le secteur de l’Éducation Nationale, puis dans l’université. Ce sont eux qui ont contribué à former les générations qui débattent aujourd’hui de l’école Algérienne.
Elle est également passée par de nombreuses publications et de nombreux livres distribués gratuitement en Algérie, sans véritable contrôle. D’autres ont, pendant des années, inondé le Salon International du livre d’Alger, à des prix dérisoires. Avant l’arrivée de la forme violente de l’Islam politique, l’islam des Algériens était un Islam modéré. Il ne s’attardait pas sur des détails futiles, comme la longueur de la tenue des femmes, la barbe des hommes, ou encore le fait de se nettoyer les dents avec un bâton d’arak ou avec du dentifrice.
Le théologien Algérien n’était ni tailleur de vêtements pour femmes ni coiffeur spécialisé dans les barbes des hommes. L’islam des Algériens était celui de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens, c’était aussi celui des Zaouïas et des Confréries Soufies profondément enracinées dans la société, de l’Émir Abdelkader à Cheikh Abdelhamid Ben Badis, puis à Cheikh Abderrahmane Djilali, Cheikh Ahmed Hamani, Ali Chentir, Cheikh Abdelkader Zoubir et Cheikh Mehdi Bouabdelli… Cet islam politique, venu des pays du Machrek et aujourd’hui combattu avec vigueur dans ces mêmes pays qui nous l’avaient envoyé, comme l’Arabie Saoudite, l’Égypte et la Syrie, sert désormais, chez nous, de référence dans tout débat sérieux en le faisant basculer dans un registre du Hallal et Haram, de l’accusation, de trahison et de l’excommunication.
Ces pays qui, à une certaine époque, nous ont transmis cette idéologie du panarabisme à caractère chauvin, ou cet Islam politique violent, ont contribué à transformer un pays comme l’Algérie, qui aurait pu devenir une sorte d ‘ «Allemagne de l’Afrique», au regard de ses potentialités économiques, naturelles et humaines, de son expérience historique singulière et de la richesse productive de sa diversité culturelle, en un théâtre d’une expérience politique sanglante et de débats violents et extrêmes autour de questions pourtant essentielles et sérieuses. Ces mêmes pays, qui furent autrefois à l’origine de ce qui a nourri la discorde au sein de notre propre société, sont aujourd’hui ouverts sur le monde occidental et entretiennent avec lui des relations de partenariat stratégique.
La Sorbonne, par exemple, des antennes dans plusieurs pays, de même, des universités Américaines y développent leur présence. Et cela ne semble pas susciter de crainte particulière quant à leur identité, leur langue ou leur religion.
Dans les années 1960 et jusqu’au milieu des années 1970, le citoyen du Machrek, qu’il soit Egyptien, Syrien ou Ressortissant du Golfe, disait, lorsqu’il rencontrait un Algérien: «Vous êtes comme les Européens.» Il faisait ainsi référence à notre culture et à nos comportements sociaux, et il considérait cela comme quelque chose de positif. Aujourd’hui, c’est l’Algérien qui devient plus Machrékien que le Machrékien lui-même. Et celui qui, autrefois, nous classait parmi les sociétés Européennes est désormais, dans ses comportements, son rapport à l’espace public, à la femme et à l’autre, devenu lui-même plus proche du modèle Européen.
Mais qui attise également la discorde en Algérie, directement ou par procuration ? L’action directe est menée par les élites politiques de l’extrême droite en France, qui exercent une forte influence sur les médias, les milieux financiers et la vie politique. Ce sont des élites enfermées dans une lecture pathologique de l’histoire, vivant dans une nostalgie néocoloniale et confrontées à un blocage psychologique et politique : leur incapacité à accepter, encore aujourd’hui, l’idée de l’indépendance de l’Algérie.
Elles ne parviennent toujours pas à assumer cette réalité historique. Quant à ceux qui attisent la discorde par procuration, il s’agit de certains auteurs, commentateurs et des youtubeurs dont les positions se négocient comme au marché des traites médiatique et éditorial.
Mais nous ne devons pas tomber dans le Nihilisme. En France, nous avons également une importante Diaspora Algérienne, estimée à plusieurs Millions, Huit Millions selon des statistiques non officielles, une Diaspora respectable et attachée à son pays. Nous comptons aussi, parmi les élites Françaises de premier plan, des hommes et des femmes politiques, des intellectuels, des cinéastes et des écrivains qui sont nos amis, qui connaissent et apprécient l’histoire de l’Algérie et sa place, et qui contribuent à son développement sur les plans culturel, politique et économique.
De même, nous avons de nombreux amis dans les pays Arabes frères qui, à une certaine période, nous ont transmis le terrorisme et la pensée des Frères Musulmans. Ces amis appartiennent aux élites influentes de la politique, de la pensée, des médias et de la culture. Plus encore, certains de ces pays sont aujourd’hui à l’avant-garde de la lutte contre cet extrémisme et ce fanatisme.
C’est notamment l’Arabie Saoudite, qui ouvre aujourd’hui avec sagesse à une réforme profonde et rationnelle de son système éducatif, en conformité avec les valeurs humaines universelles. Ce pays a compris qu’aucune stratégie de développement économique et financier ne peut atteindre les objectifs qui lui sont assignés si elle n’est pas protégée par une école capable de former de nouvelles générations dotées d’un esprit critique sain.
De même, on ne peut pas combattre le terrorisme dans les montagnes et les villes tout en le fabriquant dans les écoles.
La leçon que chacun doit retenir est la suivante : les ennemis de l’Algérie peuvent tromper et induire en erreur une partie du peuple, mais ils ne pourront pas étendre leur fléau à l’ensemble de la population. Ils peuvent même tromper et égarer tout un peuple pendant une courte période, mais ils ne pourront jamais le dompter durablement.
Par : Amin ZAOUI – Oran
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