Algérie – Espagne la visite d’État de TEBBOUNE à Madrid, annoncée pour octobre, rebat les cartes Méditerranéennes

Par : Mohammed CHOUAKI

La presse Ibérique a révélé début septembre qu’Abdelmadjid TEBBOUNE se rendrait en Espagne le mois prochain, invité conjointement par le Roi Felipe VI et le Président du Gouvernement Pedro Sánchez. Trois ans après la pire crise diplomatique entre les deux pays, cette visite viendrait sceller une réconciliation amorcée en juillet à Alger, sur fond d’enjeux gaziers, migratoires et sécuritaires majeurs — mais sans lever l’hypothèque du Sahara Occidental.

Une annonce qui embrase la presse Ibérique

C’est le quotidien Madrilène El Independiente qui a mis le feu aux poudres, début septembre, en révélant que le Président de la République effectuerait une visite d’État en Espagne au mois d’octobre, à l’invitation conjointe du Roi Felipe VI et de Pedro Sánchez.

L’information, attribuée à des sources diplomatiques, a été relayée dès le 4 septembre sur les réseaux sociaux par plusieurs comptes spécialisés dans l’actualité Algérienne. Le Média Africa Intelligence a confirmé, le même jour, que les équipes des deux Chefs d’État négociaient déjà les détails du déplacement, sans arrêter de date précise.

Une nuance mérite toutefois d’être soulignée : ni la Moncloa ni la Maison Royale n’avaient, à ce stade, confirmé Officiellement le format protocolaire d’une « visite d’État » à proprement parler. Le seul rendez-vous formellement acté par les deux capitales reste la tenue, en Espagne, de la VIIIe Réunion de Haut Niveau (RAN) Algéro-Espagnole, un format Ministériel qui n’avait plus réuni les deux Gouvernements depuis 2018.

Que le déplacement prenne la forme d’une visite d’État sensu stricto ou celle d’un sommet gouvernemental, sa portée symbolique reste la même : consacrer la fin de quatre années de brouille entre Alger et Madrid.

De la rupture de 2022 à la relance du dialogue

Pour mesurer l’ampleur de cette annonce, il faut revenir à mars 2022. Le gouvernement de Pedro Sánchez avait alors rompu avec la neutralité traditionnelle de l’Espagne sur le Sahara Occidental, en qualifiant le plan d’autonomie marocain de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le conflit. Alger avait immédiatement rappelé son Ambassadeur, puis suspendu, en juin 2022, le Traité d’amitié de 2002, tout en gelant une grande partie des échanges commerciaux par des restrictions bancaires. Seules les livraisons de gaz avaient échappé aux représailles, l’Algérie tenant à préserver sa réputation de fournisseur fiable même au plus fort de la crise.

La normalisation s’est engagée très progressivement : nouvel Ambassadeur Algérien à Madrid en décembre 2023 ; visite du Chef de la diplomatie Espagnole José Manuel Albares à Alger en mars 2026, au terme de laquelle TEBBOUNE a annoncé la réactivation du traité d’amitié ; puis présence de l’Espagne comme invitée d’honneur de la Foire internationale d’Alger en juin 2026.

Juillet 2026 : la visite-éclair de Sánchez, acte fondateur du dégel

L’étape décisive a eu lieu le 20 juillet 2026, lorsque Pedro Sánchez s’est rendu à Alger pour une visite de travail de quelques heures — la première d’un Chef de Gouvernement Espagnol en Algérie depuis le début de la crise. Reçu en tête-à-tête par TEBBOUNE au Palais d’El Mouradia, Sánchez était entouré d’une délégation de poids : sa Vice-Présidente chargée de la Transition écologique Sara Aagesen, son Ministre des Affaires Etrangères José Manuel Albares, et les dirigeants des groupes énergétiques Naturgy, Repsol, Enagás et Moeve — signe que le dossier gazier dominait déjà les discussions.

À l’issue de l’entretien, qualifié de « très fructueux » par le Président Algérien, Sánchez a affirmé que les relations se trouvaient « au point de départ d’une nouvelle étape », décrivant l’Algérie comme un « partenaire stratégique » et un « ami ». Les deux dirigeants ont alors officiellement annoncé la tenue, en octobre, de la Réunion de Haut Niveau qui doit servir de cadre au déplacement de Tebboune en Espagne.

Le gaz, colonne vertébrale de la relation bilatérale

L’énergie reste le socle le plus solide du rapprochement. L’Algérie est redevenue depuis début 2026 le premier fournisseur de gaz naturel de l’Espagne, représentant environ un tiers des importations gazières espagnoles. En juillet, Madrid et Alger se sont accordés politiquement pour augmenter les volumes acheminés, avec une hausse envisagée de 10 % sur le gazoduc Medgaz — qui dispose d’une capacité disponible d’environ un Milliard de mètres cubes supplémentaires par an — et un doublement possible des cargaisons de gaz naturel liquéfié. Les volumes, les prix et le calendrier restaient à négocier entre Sonatrach, qui détient 51 % de Medgaz et une participation minoritaire au capital de Naturgy, et les opérateurs Espagnols.

Cette dimension dépasse le cadre bilatéral : l’Allemagne a manifesté son intérêt pour des accords gaziers avec Alger, et l’Algérie négocie en parallèle l’extension du Corridor Sud H2, destiné à acheminer de l’hydrogène vert vers l’Italie et l’Allemagne sur plus de 3 300 kilomètres, avec l’ambition de couvrir à terme 10 à 15 % des besoins Européens. Les échanges commerciaux bilatéraux ont par ailleurs atteint environ 8,5 Milliards d’Euros en 2025, dont 6,3 Milliards d’exportations algériennes, et plus d’une centaine d’entreprises Espagnoles opèrent aujourd’hui en Algérie.

Migration et sécurité : coopérer sans se déjuger

Second grand chapitre de la relance bilatérale : la migration, présentée par plusieurs médias espagnols comme le principal foyer de friction. Un rapport de Frontex, cité fin août, fait état d’une hausse de 24 % des arrivées irrégulières en Espagne par la « voie Algérienne », qualifiée de route particulièrement prisée des réseaux de passeurs. Madrid et Alger se sont engagés à approfondir leur coopération sur les réadmissions, les contrôles dans les pays d’origine et la lutte contre les filières de trafic, aux côtés d’un volet antiterroriste jugé stratégique compte tenu du rôle de l’Algérie au Sahel.

Le Sahara Occidental, angle mort de la normalisation

Reste le nœud gordien que ni la visite de juillet ni, sans doute, celle d’octobre ne devraient trancher : le Sahara Occidental. Tebboune a indiqué avoir personnellement évoqué ce dossier avec Sánchez à Alger ; le Chef du Gouvernement Espagnol, lui, s’est abstenu de l’aborder publiquement, et Madrid n’a annoncé aucune révision de son soutien au plan d’autonomie Marocain, à l’origine de la rupture de 2022. Les analystes du think tank Italien ISPI parlent d’une « normalisation pragmatique » fondée sur une compartimentation délibérée : les deux capitales maintiennent des positions inconciliables sur le Sahara tout en reconstruisant une coopération sur les dossiers où leurs intérêts convergent. Ce dossier reste, selon les mêmes analyses, la principale vulnérabilité du rapprochement.

Le facteur Marocain : l’équilibrisme de Madrid

Le calendrier illustre la difficulté de l’exercice auquel se livre Pedro Sánchez. Quelques jours après son déplacement à Alger, une entrée massive de migrants à Ceuta — près de 72 000 personnes les 30 et 31 juillet, selon la presse espagnole — a ouvert une nouvelle crise avec le Maroc, plusieurs médias y voyant une forme de    « chantage » Marocain visant à faire payer à Madrid son rapprochement avec Alger. Le gouvernement Espagnol a affirmé ne disposer d’aucun « élément solide » prouvant une planification délibérée par Rabat. Pour rassurer son partenaire marocain, Sánchez a annoncé que le roi Felipe VI se rendrait prochainement à Ceuta et Melilla — une première depuis son intronisation en 2014, et la première visite royale dans ces deux villes depuis vingt ans. Madrid entend ainsi renouer avec Alger sans rouvrir son dossier marocain, alors même que la rivalité algéro-marocaine continue de peser sur toute la région.

L’affaire Aissiou : une ombre judiciaire sur le rapprochement

Autre facteur susceptible de peser sur le climat de la visite d’octobre : l’arrestation en Espagne, le 25 juillet — cinq jours seulement après le déplacement de Sánchez à Alger — de l’homme d’affaires et éditeur de presse Algérien Ayoub Aïssiou, ancien propriétaire de la chaîne El Djazairia One, réfugié en France depuis 2019 et visé par un mandat d’arrêt Algérien transmis à Madrid début juin 2026. Détenu depuis à Barcelone en attente d’une décision d’extradition, il fait l’objet, début septembre, d’un appel de plusieurs intellectuels — dont le Philosophe Daniel Salvatore Schiffer — adressé à Emmanuel Macron et Pedro Sánchez pour empêcher son renvoi vers l’Algérie.

Ce que Madrid et Alger ont à gagner

Pour Alger, ce retour en grâce s’inscrit dans une stratégie plus large : TEBBOUNE a profité de la visite de juillet pour demander le soutien Espagnol au déblocage du Conseil d’association entre l’UE et l’Algérie, inactif depuis 2020, ainsi qu’une coopération sur la récupération d’avoirs détournés à l’étranger. Pour Madrid, l’enjeu est autant énergétique que géopolitique, l’Espagne se présentant comme un « pont » entre l’Europe et l’Afrique, en cohérence avec sa stratégie africaine 2025-2028.

Comme le souligne l’ISPI, la crise de 2022 a montré à quelle vitesse une coopération concentrée au sommet de l’exécutif peut s’effondrer si le dialogue n’est pas institutionnalisé. La Réunion de Haut Niveau d’octobre, doublée ou non d’une visite d’État de TEBBOUNE, constituera donc le premier grand test de cette réconciliation : si elle débouche sur des accords concrets et une coopération élargie au-delà des hydrocarbures, elle pourrait ouvrir une phase durable de partenariat. Si elle reste cantonnée au gaz et à la diplomatie protocolaire, elle demeurera exposée, comme en 2022, au premier accès de fièvre régional — au premier rang desquels le contentieux, toujours ouvert, du Sahara Occidental.

Sources : independiente – Maghreb Émergent ; El País –  Maghreb émergent – ispionline – gob –  El País ; ISPI – elpais  

Par : Mohammed CHOUAKI : Lille

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