La langue « halal », la langue « haram » et la langue « interdite »

Par : Amin ZAOUI

Chronique hebdomadaire du jeudi

Chaque fois que la question linguistique en Algérie est évoquée, la confusion s’installe, les fils s’emmêlent, la populace idéologisée élève la voix, tandis que les spécialistes de la langue et de la pédagogie se font plus discrets et plus timides. Et voilà que l’opportunisme de certains Chefs de Partis fait son apparition, tentant de surfer sur la vague du populisme en prévision des prochaines élections supposées !

Ce que je vais raconter ici, en bref, peut-être nous permettra-t-il à tous de tirer une véritable leçon sur la littérature Algérienne contemporaine, qui semble complexe lorsqu’il s’agit de la langue de l’écriture et du lecteur. Cela nous permettra également de comprendre, ne serait-ce que symboliquement, une petite part de l’histoire des écrivains dans l’Algérie du début des années 1970 jusqu’à l’avènement du pouvoir des réseaux sociaux, avec tout ce qu’ils ont apporté de rancœur, de haine, de maladies intellectuelles et esthétiques.

Lorsque j’entends tout ce brouhaha autour de la priorité d’une langue sur une autre, ce bavardage autour d’une langue            « halal », d’une langue « haram » et d’une langue « interdite », je me souviens de deux faits d’une importance capitale dans notre histoire littéraire contemporaine. Les voici.

Le premier : Le romancier Tahar Ouettar a, un jour, fait une déclaration énergique qui résonne encore dans l’oreille de l’Histoire : « Lorsque mon roman L’As (Al-Laz) fut traduit en Français, la traduction du roman paru en 1983, c’est à ce moment-là seulement que je me suis senti écrivain. Le dentiste discutait avec moi du roman, le coiffeur parlait du personnage de L’as, celui-ci m’arrêtait dans la rue pour me parler de l’audace du roman, et tel voisin, avec qui je vivais dans la même rue et le même quartier depuis des décennies, venait me féliciter. »

Dès sa parution en Français, le roman L’As fut accueilli avec enthousiasme par les lecteurs et les médias Francophones, qui lui réservèrent un accueil à la hauteur du talent de son auteur. Cette célébration culturelle, critique et médiatique, particulièrement remarquable et d’un niveau élevé, n’inquiéta nullement les élites Arabophones de cette époque. Bien au contraire, elle suscita chez elles un sentiment de fierté : malgré la relative jeunesse du roman Algérien en langue Arabe, comparée à l’histoire du roman Algérien de langue Française, voilà qu’il parvenait à s’imposer largement et à attirer l’attention d’une autre catégorie de lecteurs Algériens.

C’était, pour eux, un motif de fierté. Pas un seul d’entre eux ne s’opposa à la déclaration de Tahar Ouettar affirmant qu’il «ne se sentait écrivain en Algérie que maintenant ». Personne ne s’en offusqua, personne ne considéra cette déclaration comme l’expression d’un quelconque sentiment d’infériorité, ni comme une manière de rabaisser le lecteur Arabophone.

Le deuxième : Lorsque le romancier Rachid Boudjedra publia son premier roman en langue Arabe, Le Démantèlement (At-Tafakkuk), paru en 1982, il déclara être heureux de renouer avec l’écriture dans cette « belle langue » qu’il aimait. Les lecteurs Arabophones l’accueillirent avec un immense enthousiasme. Des centaines de rencontres avec le romancier furent organisées à travers les villes Algériennes, et la presse écrite, la radio et la télévision Arabophones lui consacrèrent une attention manifeste et de qualité.

Ce changement de langue d’écriture ne suscita pas la colère des élites Francophones. Rachid Boudjedra continua d’ailleurs à écrire dans les deux langues, l’Arabe et le Français, comme stratégie visant à toucher le plus grand nombre possible de lecteurs Algériens. Et malgré l’audace du romancier dans le traitement de certains thèmes dans Le Démantèlement, des thèmes auxquels le lecteur Arabophone n’était guère habitué, le roman parvint à s’imposer de manière remarquable.

L’écrivain ne fut ni insulté, ni diffamé, ni accusé d’apostasie, ni traité de traître. Cette génération célébrait avec beaucoup d’affection la parution d’un roman d’Abdelhamid Benhedouga, de Marzak Bagtache ou de Djilali Khellas en Arabe, tout comme elle célébrait, au même moment, la parution d’un roman de Tahar Djaout, de Rachid Mimouni ou de Lâadi Flici en Français. Nous éprouvions de la fierté et du bonheur en apprenant la parution d’un roman de Tahar Ouettar à Beyrouth ou au Caire, et nous ressentions la même fierté et le même bonheur lorsque nous parvenait la nouvelle de la parution, à Paris, d’un roman de Mohammed Dib, de Tahar Djaout, de Rachid Mimouni ou de Rachid Boudjedra.

Et lorsqu’un écrivain était distingué à Paris, à Montréal, au Caire ou à Damas par un prix ou une décoration, nous considérions que cet honneur nous était également rendu, à nous, les jeunes qui faisions nos premiers pas dans l’écriture. C’était notre manière de témoigner notre respect aux aînés, notre respect pour la diversité et la différence. Notre génération accordait de la valeur aux textes et les lisait pour leur qualité littéraire et pour ce qu’ils portaient comme contenus. La

langue, qu’elle soit Arabe ou Française, n’était pas un critère d’acceptation ou de rejet. Certes, l’espace culturel et universitaire n’était pas totalement exempt de voix acérées, aussi bien dans le camp Francophone que dans le camp Arabophone. Mais ces voix étaient marginales et peu nombreuses ; elles finissaient rapidement par disparaître ou par révéler leur véritable niveau face aux dialogues et aux débats profonds et sérieux. C’est sur cette base de respect qu’a grandi une génération littéraire pour laquelle la littérature était à la fois une prise de position et un message, qui passent l’une et l’autre par l’esthétique littéraire produite par telle ou telle langue.

Je crois que telle est la véritable Algérie littéraire, celle qui a été et qui demeurera ainsi : une Algérie où les écrivains écrivent et se mesurent les uns aux autres dans le respect, dans les langues qu’ils jugent propices à la création, chacun selon ses goûts et sa formation, sans suspicion, sans accusation de trahison ni excommunication. Lorsque le romancier et poète Malek Haddad déclara, au lendemain de l’indépendance, qu’il cesserait d’écrire en Français parce qu’il considérait cette langue comme son         « exil », certains pensaient que l’écriture en Français allait disparaître. Or, plus de six décennies après, de nombreuses jeunes plumes Algériennes, vivant dans le pays et issues de l’école Algérienne, continuent de créer dans cette langue. Elles expriment les préoccupations du citoyen ainsi que le quotidien et les rêves de l’Algérien en ce troisième millénaire.

Il existe toujours un lectorat pour la littérature de langue Française, tandis que de grandes maisons d’édition en Algérie publient, année après année, des textes qui suscitent le débat dans le pays comme dans l’ensemble du monde Francophone. Dans le même temps, et à un rythme accéléré, le nombre d’écrivains de langue Arabe ne cesse de croître de manière remarquable. Ils s’illustrent dans le roman, la poésie, la critique et le théâtre.

De jour en jour, des plumes Algériennes se distinguent dans le monde Arabe par des textes intéressants qui font honneur à la littérature Algérienne contemporaine. Et, jour après jour, le lectorat de littérature en langue Arabe, et plus particulièrement de romans, ne cesse de s’élargir. Cette évolution confère à la vie littéraire et culturelle une dynamique particulière et positive et compétitive.

Aujourd’hui, dans l’Algérie littéraire contemporaine, une nouvelle voix littéraire se fait entendre avec force et clarté : celle de la littérature en langue Amazighe, longtemps réprimée. Quiconque suit de près cette expérience créative dans cette langue constate combien elle s’est affranchie d’une vision Folklorisant pour rentrer dans l’expérience de l’écriture moderne, à travers le roman, la nouvelle et la poésie. Cette langue qui fut               « interdite » pendant près d’un demi-siècle est aujourd’hui devenue une langue Nationale et Officielle. Et, jour après jour, son lectorat s’élargit, tandis que des rencontres littéraires et des salons du livre consacrés à cette littérature sont organisés.

Voilà la situation littéraire et culturelle saine que nous devons défendre dans l’Algérie contemporaine : une création dans toutes les langues. Un pays dont les citoyens vivent et communiquent dans plusieurs langues est un pays riche. La pluralité est une richesse, et non un facteur de fission, comme certains esprits à courte vue se plaisent à le penser et à le présenter.

Pour que l’Algérie littéraire puisse vivre dans une bonne santé culturelle et créative, les élites intellectuelles et politiques doivent unir leurs efforts pour combattre les conceptions idéologiques malsaines qui classent les langues en trois catégories : la langue « halal », la langue « haram » et la langue

« interdite ».

Par : Amin ZAOUI – Oran

aminzaoui@yahoo.fr

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