
Par : Dr Amina SALHI
Et si la prochaine révolution agricole Algérienne ne commençait pas dans un champ, mais au bord de la mer ?
La question peut sembler surprenante.
Elle devient pourtant de plus en plus stratégique à mesure que l’Algérie renforce ses capacités de dessalement et travaille à acheminer l’eau produite vers les Wilayas de l’intérieur. Le 15 septembre, une réunion de suivi a encore porté sur les projets de raccordement en aval des nouvelles stations de dessalement, avec des réseaux pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres.
Nous avons longtemps pensé séparément l’eau, l’agriculture et l’alimentation.
Il est peut-être temps de les penser ensemble.
Car l’Algérie dispose d’un avantage exceptionnel : une façade maritime considérable, des infrastructures de dessalement en développement, un potentiel solaire immense et de vastes espaces agricoles.
La question stratégique n’est donc plus seulement :
« Comment produire davantage ? »
Elle devient :
« Comment construire un système capable de transformer l’eau, l’énergie et la technologie en sécurité alimentaire ? »
Cette différence est fondamentale.
Le dessalement est aujourd’hui principalement associé à la sécurité de l’alimentation en eau potable. C’est naturellement sa priorité.
Mais la réflexion nationale peut aller plus loin : comment les ressources hydriques non conventionnelles peuvent-elles indirectement renforcer notre agriculture ?
La réponse ne consiste évidemment pas à envoyer indistinctement de l’eau dessalée vers toutes les exploitations agricoles. Ce serait économiquement et techniquement absurde.
Il faut raisonner autrement.
Il faut identifier les productions stratégiques, les zones prioritaires, les besoins réels et le coût complet de chaque mètre cube supplémentaire mobilisé. Il faut surtout construire une hiérarchie nationale de l’eau.
Eau potable d’abord. Sécurité stratégique ensuite. Agriculture à haute valeur et à haute efficacité hydrique lorsque les conditions économiques et techniques le permettent. C’est là qu’une nouvelle génération de projets pourrait émerger.
Pourquoi ne pas imaginer, à proximité de certains pôles agricoles et agro-industriels, des écosystèmes intégrés eau-énergie-agriculture ?
Une infrastructure hydraulique.
Une source d’énergie renouvelable.
Des systèmes d’irrigation de précision.
Des cultures sélectionnées selon leur efficacité hydrique.
Des unités de transformation.
Des chambres froides.
Et, surtout, une production destinée à réduire une dépendance précise aux importations.
L’objectif ne serait pas de « verdir le désert » sans limite.
L’objectif serait beaucoup plus intelligent :
produire ce que nous avons intérêt à produire, là où les conditions sont réunies, avec la quantité d’eau strictement nécessaire.
Cette logique pourrait transformer notre manière d’évaluer les grands investissements agricoles.
Aujourd’hui, on demande souvent : quelle superficie ? quelle production ? combien d’emplois ?
Demain, il faudra également demander :
combien d’eau ? combien d’énergie ? quelle valeur ajoutée ? quelle économie d’importation ? quelle résilience face à la sécheresse ?
Cette approche devient d’autant plus importante que les besoins alimentaires restent considérables. Les dernières estimations disponibles de la FAO prévoient pour l’Algérie une production céréalière 2026 supérieure à la moyenne, mais aussi des besoins d’importation céréalière encore importants pour la campagne 2026/2027, notamment pour le maïs destiné à l’alimentation animale.
Cela nous rappelle une réalité : l’autosuffisance ne se construit pas avec une seule culture.
Elle se construit par filières.
Céréales – Fourrages – Élevage – Viandes rouges – Lait – Oléagineux – Protéagineux.
Fruits et légumes.
Et demain, pourquoi pas de nouvelles productions adaptées au climat Algérien.
L’Algérie vient d’ailleurs d’annoncer des perspectives importantes pour plusieurs productions agricoles : pommes, dattes, pommes de terre, raisins et céréales figurent parmi les filières dont les récoltes sont suivies avec attention en cette période de rentrée agricole.
Le défi de la prochaine décennie sera donc de relier ces efforts.
L’eau ne doit plus être pensée uniquement comme une ressource à distribuer. Elle doit être pensée comme un facteur de production, de souveraineté et de résilience. Et l’énergie ne doit plus être pensée uniquement comme une source d’électricité.
Elle peut devenir le moteur d’un système intégré associant dessalement, agriculture, transformation et conservation. C’est peut-être ici que se trouve une partie de la grande ambition agricole algérienne :
ne plus opposer le désert à la mer, mais connecter la mer, l’énergie, l’eau, la terre et la technologie au service de la sécurité alimentaire.
La question mérite désormais d’être posée au plus haut niveau de la réflexion publique :
Et si l’Algérie ne devait plus choisir entre sécurité hydrique et sécurité alimentaire, mais construire une stratégie capable de faire avancer les deux ensembles ?
L’avenir ne sera pas celui des pays qui possèdent simplement le plus de terres ou le plus d’eau.
Il appartiendra à ceux qui sauront transformer intelligemment chaque ressource disponible en valeur, en résilience et en souveraineté.
Et peut-être que notre prochaine frontière agricole ne se trouve pas seulement dans le Sud.
Elle commence au point de rencontre entre la mer, la technologie et la terre.
Par : Dr Amina SALHI – Alger
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