Et si l’Algérie cessait de compter ses hectares pour commencer à compter ses mètres cubes d’eau ?

Par : Dr Amina Salhi

Pendant longtemps, la puissance agricole d’un pays s’est mesurée en hectares cultivés, en tonnes produites et en nombre d’exploitations. Mais le XXIᵉ siècle impose une nouvelle unité de mesure : l’eau nécessaire pour produire chaque tonne de nourriture.

Pour l’Algérie, cette évolution n’est pas théorique. Elle devient une nécessité stratégique.

Notre pays dispose d’immenses espaces agricoles et d’un potentiel considérable, notamment dans les Hauts-Plateaux et le Sud. Mais demain, la question ne sera plus seulement : combien d’hectares pouvons-nous mettre en valeur ?

Elle sera : combien de nourriture pouvons-nous produire avec chaque mètre cube d’eau disponible ?

Cette différence peut paraître sémantique. Elle ne l’est pas.

Elle pourrait déterminer la réussite ou l’échec d’une partie de notre stratégie de sécurité alimentaire.

Nous devons désormais imaginer une nouvelle génération de projets agricoles : non pas des projets évalués uniquement selon leur superficie, mais selon leur efficacité hydrique, leur rendement économique, leur valeur alimentaire et leur résilience climatique.

Pourquoi consacrer une ressource hydrique importante à une production qui pourrait être obtenue ailleurs avec beaucoup moins d’eau ?

Pourquoi installer une culture dans une zone donnée si une autre région permet d’obtenir un meilleur rendement avec moins de pression sur les ressources ?

Et surtout, pourquoi continuer à considérer l’eau comme une simple variable technique alors qu’elle devient progressivement un facteur déterminant de souveraineté alimentaire ?

L’Algérie doit peut-être franchir une nouvelle étape : créer une véritable comptabilité nationale de l’eau agricole.

Chaque grand projet agricole devrait pouvoir répondre à quelques questions simples :

-combien de mètres cubes d’eau seront nécessaires ?

-Quelle quantité de nourriture sera produite ?

-Quelle valeur économique sera créée ?   -Quelle part de la production contribuera réellement à réduire nos importations ?     -Quelle sera la performance du projet en période de sécheresse ?

Cette approche permettrait de distinguer les projets agricoles réellement stratégiques des projets simplement extensifs.

Elle ouvrirait également la voie à un nouveau modèle pour le développement du Sud.

Le Sud Algérien ne doit pas être considéré uniquement comme une réserve foncière. Il peut devenir un laboratoire national de l’agriculture de demain, à condition de combiner eau, énergie, technologie, recherche scientifique et choix rationnel des productions.

L’énergie solaire, l’irrigation de précision, la valorisation des eaux disponibles, les cultures adaptées aux conditions arides, la recherche sur les semences résistantes au stress hydrique et la surveillance numérique des parcelles peuvent transformer radicalement notre capacité à produire dans des environnements difficiles.

Mais cette transformation exige une rupture avec une vieille logique : produire davantage ne signifie pas nécessairement consommer davantage de ressources.

Le véritable progrès consiste à produire davantage avec moins.

-Moins d’eau.

-Moins de pertes.

-Moins de gaspillage.

-Moins de dépendance extérieure.

Et davantage de valeur créée localement.

Cette logique doit également s’appliquer à l’élevage. Produire plus de viande ne signifie pas seulement augmenter le nombre d’animaux. Il faut améliorer la génétique, la reproduction, la nutrition, la santé animale et l’efficacité alimentaire.

Un animal qui produit davantage avec une meilleure valorisation de l’aliment et une meilleure adaptation climatique représente une véritable avancée stratégique.

C’est pourquoi l’Algérie pourrait aujourd’hui poser les bases d’un nouvel indicateur national :

la quantité de valeur alimentaire produite par mètre cube d’eau.

Cet indicateur pourrait demain orienter les investissements, les choix agricoles, la recherche et même certaines politiques publiques.

Car l’avenir de notre agriculture ne se jouera pas uniquement sur la disponibilité de la terre.

Il se jouera sur notre capacité à transformer intelligemment chaque goutte d’eau en nourriture, en valeur économique et en souveraineté.

L’Algérie possède encore un potentiel considérable.

Mais le temps est venu de changer notre manière de le mesurer.

Hier, nous comptions les hectares. Demain, nous devrons compter les mètres cubes.

Et peut-être qu’une véritable révolution agricole algérienne commencera précisément le jour où nous poserons une question simple à chaque nouveau projet :

« Combien de nourriture nationale pouvons-nous produire avec chaque goutte d’eau ? »

Par : Amina SALHI – Alger

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