La peur et la fabrication de la peur !

Par : Amin ZAOUI

Chronique hebdomadaire AWCHAM du Jeudi 13 Aout 2026

La « peur » est une question historique et ontologique, la fabrication de la peur est une activité des pouvoirs politiques religieux ou séculiers.

Peut-on concevoir l’être hum[RTF bookmark start : _GO Back] [RTF bookmark end: _GO Back] Ain dépourvu du sens de la peur ? Et comment la peur passe-t-elle du statut de phénomène ontologique à celui d’une culture fabriquée dans les laboratoires de pouvoirs politiques et de l’argent ?

Nous avons peur de petites choses comme de grandes, nous avons peur pour nos enfants et pour leur avenir, nous avons peur pour leur santé. Nous avons peur des guerres, nous avons peur des maladies et des épidémies. Nous avons peur de nous faire arracher une dent cariée, nous avons peur de la douleur d’une injection dans notre bras. Nous avons peur d’une idéologie étrangère à celle que nous considérons comme notre refuge. Nous avons peur de l’Autre qui est différent de nous. Nous avons peur de la faim et de la soif. Nous avons peur de l’écran du smartphone qui a commencé à nous voler notre esprit, notre raison et notre vie. Nous avons peur de l’intelligence artificielle qui commence à se rebeller contre l’être humain et à suspendre la vie humaine tout entière à un destin inconnu et apocalyptique.

Mais pourquoi avons-nous peur, et pourquoi nous fait-on peur ?

Le sentiment de la peur nous accompagne dès que nous entreprenons l’aventure de la conscience du corps, de l’environnement qui nous entoure composer des entités humaines, animales et naturelles. En ce sens, la peur est une condition humaine et animale, et elle est relative, tout comme le courage et l’héroïsme.

Lorsque nous examinons attentivement la question : pourquoi avons-nous peur ? La première réponse, la plus évidente, est que nous avons peur parce que nous avons peur de la mort confuse. Nous craignons de perdre la vie éprouvée, avec tout ce qu’elle contient de souvenirs, de liens affectifs et d’attachements matériels.

La peur de la mort est un phénomène existentiel. Nous avons peur de la mort parce qu’elle est mystérieuse, parce qu’elle constitue un état que nous ne comprenons pas. Personne n’est revenu de l’expérience de la « mort » pour nous en raconter certaines caractéristiques.

Nous goûterons tous, un jour, à la pomme de la mort : c’est une vérité admise et constante jusqu’à aujourd’hui ! Pourtant, nous avons tous peur de cette expérience, une expérience qui ne se répète jamais deux fois pour un même être humain. Les premiers mythes ont inscrit, avec une grande sensibilité philosophique, l’obsession de la quête de l’immortalité face au mystère de la mort. Cela remonte à l’époque où Gilgamesh, après la mort de son ami Enkidu, fut saisi par la peur de mourir et se mit à rechercher « l’herbe de l’immortalité », comme le raconte l’épopée de Gilgamesh. Mais lorsque nous contemplons philosophiquement l’idée même de l’immortalité, l’éternité, celle-ci apparaît elle aussi comme une chose effrayante. L’immortalité, c’est une mort sans la mort. Que signifie, en effet, vivre sans mourir ?

L’immortalité est ennuyeuse, pesante et routinière. Car la vie perd son sens en l’absence de l’idée de la mort. La mort est le miroir de la vie.

Toutes les formes de peur sont, en définitive, sont nourries par l’idée de la peur de cette mort mystérieuse, même lorsque cette peur possède des causes et des facteurs déclencheurs multiples et différents.

La peur face à la force aveugle de la nature

La nature se caractérise par la domination d’un immense mystère, ouvert à toutes les possibilités et les questions absurdes et historiques en même temps. Chaque fois que l’être humain lève le voile sur l’un de ses secrets, une autre énigme s’ouvre devant lui, sans arrêt. Dès les premiers temps de son humanisation par le travail, l’homme s’est mis en quête de moyens de coexister avec la nature. Cette coexistence passe par une tentative répétée de domestiquer sa puissance violente, de la dompter au service de ses propres rêves de puissance.

L’homme a scruté les étoiles, par crainte de l’énigme de l’univers infini ; il a construit des toits pour se protéger de la pluie et des tempêtes ; il a cherché à affronter le déluge, le volcan et le tremblement de terre, tantôt par le mythe, puis par la religion, enfin par la science. Et dans toutes ces confrontations, il poursuivait une même quête : remporter une victoire sur la mort engendrée par la violence démesurée de la nature.

La peur devant les guerres

Les guerres sont une œuvre de l’homme, une industrie humaine de la conquête du pouvoir et de l’ajournement de la mort par la production de la mort. La guerre est une fabrique de mort dressée contre la mort : l’un meurt pour que l’autre demeure.

Aujourd’hui, alors que les guerres se déroulent sous nos yeux sur les écrans de nos smartphones tout autant que dans le réel, ce que Ghaza a vécu et continue de vivre en offre une image saisissante. L’être humain contemple alors la mort non plus seulement comme un destin ou un décret du sort, mais avant tout comme le produit d’une lutte pour l’existence, pour la justice et pour le droit.

Et si la guerre contemporaine s’est transformée en véritable moulin à broyer les êtres humains – comme en témoignent ce qui se déroule au Soudan et dans la bande de Gaza -, la mort qui s’y déploie s’éloigne de plus en plus de la méditation ontologique pour se rapprocher de la sauvagerie du pouvoir.

Dans les guerres de notre temps, malgré la peur qu’elles engendrent, le sang versé a perdu une grande part de la sacralité qui lui était autrefois attachée à travers l’idée de « sacrifice ». La mort des hommes dans les guerres modernes n’est plus alors qu’une suite de chiffres froids et muets.

La peur du sultan

Tout pouvoir est, par nature, un dispositif de répression et de coercition. Il repose sur tout un arsenal de « lois » qui préservent le capital qu’il a investi dans l’édification de ses fabriques de la peur, le protègent et le reproduisent sous des formes multiples, au moyen de justifications toujours renouvelées. Ces fabriques de la peur produisent à leur tour une culture de l’intimidation qui encercle tout citoyen tenté de rompre avec le pouvoir politique, par la différence, par la dissidence ou par l’opposition.

Le pouvoir peut être religieux ou séculier ; dans tous les cas, il demeure occupé par une seule et même idée : assurer sa maîtrise et sa mainmise sur tout ce qui bouge en diffusant la culture de la peur. Les prisons, les lieux de détention, les tribunaux, les médias, l’école ne sont alors que les bras du pouvoir, ses instruments pour enraciner la peur, en combattant ce qui constitue son principal ennemi : l’idée de liberté, qu’elle soit individuelle ou collective.

Plus inquiétante encore que la peur du pouvoir est la peur de l’État. Celui-ci est pourtant censé être le protecteur des droits du citoyen, à travers un ensemble d’institutions destinées à garantir la continuité des entités politiques, ethniques et culturelles. Mais il arrive trop souvent que l’État se transforme en simple appendice du pouvoir, en chambre intérieure de sa cuisine, là où se préparent, loin du regard des citoyens, les décisions qui les gouvernent. C’est ce que l’on observe fréquemment dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : l’État, parlant au nom du pouvoir, travaille à diffuser une culture de « l’intimidation », en fabriquant des ennemis, réels ou imaginaires, pour en faire des boucs émissaires auxquels il peut s’accorder le droit de réprimer, de surveiller et de restreindre les libertés individuelles.

Car, dans sa logique, la liberté elle-même devient suspecte : elle serait un espace par lequel les ennemis de l’Etat/pouvoir pourraient s’infiltrer, semer la discorde et bousculer l’ordre établi.

Une lecture philosophique de cette culture de la peur que le pouvoir diffuse dans le monde, et qu’il propage sous le masque de l’État, au nom de la protection du pays et de ses habitants, de la géographie et du citoyen, de l’histoire et de la mémoire, révèle une vérité plus profonde : dans les sociétés et les peuples qui vivent sous le poids de la culture de la peur, le citoyen finit par devenir un être dressé, hautement domestiqué !

À mesure que la peur s’installe, ses rêves eux-mêmes se font plus petits, se rétrécissent, comme si le ciel de ses aspirations s’abaissait au-dessus de sa tête. Il ne rêve plus, il ne revendique plus ; il ne demande que l’essentiel : un peu de fourrage, un enclos, un toit, fût-ce dans leur forme la plus rudimentaire.

Il en vient ainsi à troquer ce qu’il a de plus précieux – sa liberté et sa dignité – contre ce qu’on lui présente comme la sécurité : une sécurité qui n’est souvent que le visage poli de la soumission.

Par : Amin ZAOUI – Oran

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