
Par : Dr Amina Salhi
Transformer l’urgence de l’approvisionnement en capacité nationale durable
Il existe des sujets qui dépassent largement le cadre d’une simple politique agricole. En Algérie, la viande rouge et le lait en font partie.
Ils touchent directement au pouvoir d’achat, à la santé du consommateur, à l’élevage, à l’emploi, à l’industrie agroalimentaire et, plus largement, à notre capacité à garantir durablement une alimentation accessible et de qualité.
Le Président de la République a clairement placé la relance de la production des viandes parmi les priorités nationales, en demandant au secteur agricole de trouver des solutions permettant de porter la production de viandes rouges et blanches à un niveau répondant aux besoins du marché, avec une implication directe des producteurs et des éleveurs.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc plus de savoir s’il faut intervenir, mais comment construire une solution durable.
L’importation : une réponse, mais pas une stratégie permanente
L’importation peut être nécessaire lorsqu’il faut éviter une rupture d’approvisionnement ou stabiliser temporairement le marché.
En 2026, les autorités ont ainsi eu recours à des importations importantes de viandes rouges et de cheptel afin de renforcer l’offre nationale.
Mais l’enjeu stratégique est ailleurs :
comment faire de chaque opération d’importation une occasion de renforcer notre capacité nationale ?
Importer pour répondre à une urgence est une chose.
Importer tout en construisant simultanément les conditions permettant de produire demain est une stratégie beaucoup plus ambitieuse.
Pour la viande rouge, il faut changer de logique
La solution ne peut pas reposer uniquement sur l’arrivée de nouveaux animaux sur le marché.
Elle doit commencer par la génétique, la reproduction, l’alimentation, la santé animale, l’engraissement, l’abattage, la chaîne du froid et la transformation.
Autrement dit : nous devons passer d’une logique de disponibilité des animaux à une logique de performance du cheptel.Un animal doit être considéré comme une unité productive : fertilité, prolificité, croissance, efficacité alimentaire, poids à l’abattage, rendement carcasse et qualité de la viande.
La maladie constitue également un enjeu majeur. Une politique moderne de la viande doit renforcer la biosécurité, la surveillance épidémiologique, l’identification des animaux et la traçabilité sanitaire.
La question n’est donc pas seulement : combien avons-nous de têtes ?
Mais :
combien produisent-elles réellement, à quel coût, avec quelle qualité sanitaire et quel rendement ?
Et le lait ?
Le même raisonnement doit être appliqué à la filière laitière.
L’Algérie a engagé un projet majeur de production de lait en poudre, notamment à Adrar. Un programme prévoit également l’importation de 30 000 vaches laitières pour constituer le cheptel du projet.
Cette dynamique peut devenir beaucoup plus qu’un projet de production.
Elle peut constituer une école nationale de la performance laitière : génétique, alimentation, reproduction, santé, maîtrise de la qualité du lait, formation des éleveurs et transfert technologique.
Trois transformations sont nécessaires
Premièrement : transformer l’importation en transition.
Chaque importation doit être accompagnée d’un objectif précis de réduction progressive de la dépendance.
Deuxièmement : créer une ferme nationale de référence pour la génétique et la reproduction.
Le véritable investissement n’est pas uniquement dans le nombre d’animaux, mais dans la capacité à produire les reproducteurs performants de demain.
Troisièmement : mesurer la performance.
Nous devons connaître, par filière, le coût réel du kilogramme de viande produit et le coût de production du litre de lait, ainsi que les indicateurs de fertilité, mortalité, croissance, rendement carcasse, production laitière et efficacité alimentaire.
Le véritable objectif
L’objectif ne devrait pas être de supprimer brutalement les importations.
Il devrait être beaucoup plus intelligent :
réduire progressivement la dépendance à mesure que la capacité nationale augmente. C’est une logique d’équilibre entre sécurité immédiate du marché et construction de la souveraineté productive. Car une bonne politique agricole ne consiste pas seulement à résoudre la pénurie d’aujourd’hui.
Elle doit empêcher que la même pénurie revienne demain.
La prochaine bataille sera celle de la capacité
La viande rouge et le lait peuvent devenir deux filières pilotes d’une nouvelle génération de politique agricole algérienne.
Une politique qui ne mesure plus seulement les volumes disponibles, mais la capacité nationale à produire, renouveler, améliorer et sécuriser durablement son propre cheptel.
L’importation peut acheter du temps.
Mais seule la construction de capacités nationales peut transformer ce temps en avenir.
C’est peut-être là que se trouve la véritable réussite du projet national : faire de chaque dinar consacré aujourd’hui à l’approvisionnement une étape vers une Algérie capable de produire davantage, mieux, plus sainement et durablement demain.
Par : Dr Amina Salhi – Alger
Views: 28