
Par : Dr Amina Salhi
De l’importation exceptionnelle à la « Ferme Nationale Pilote » pour construire un cheptel ovin algérien plus productif
En 2026, l’Algérie a pris une décision stratégique claire afin de préserver l’approvisionnement du marché et le pouvoir d’achat des citoyens à l’occasion de l’Aïd El-Adha, à travers l’importation d’un million de têtes ovines. Cette décision, accélérée sur instruction du président de la République, a répondu à une nécessité immédiate.
Mais aujourd’hui, la question ne doit pas être de remettre en cause ce choix conjoncturel. Elle doit être de savoir comment transformer une réponse exceptionnelle à un besoin ponctuel en une opportunité pour construire une capacité nationale durable.
Autrement dit : nous ne devons pas seulement nous demander combien de moutons nous devons importer aujourd’hui, mais surtout combien nous serons capables de produire nous-mêmes demain.
L’importation peut combler une insuffisance au cours d’une année donnée. L’investissement dans l’élevage, lui, s’attaque à la racine du problème. C’est dans cette perspective que je propose la création d’une « Ferme Nationale Pilote Ovine », conçue non pas comme une simple exploitation commerciale, mais comme une véritable plateforme nationale dédiée à la génétique, à la reproduction, à la nutrition, à la santé animale, à la formation et au transfert technologique.
Son objectif ne serait pas simplement de produire un grand nombre de moutons. Il serait beaucoup plus stratégique : produire les reproducteurs capables de produire, à leur tour, des milliers d’élevages plus performants à travers le pays.
Cette logique implique de constituer un véritable noyau génétique national, à partir des meilleures femelles et des meilleurs béliers, sélectionnés selon des critères précis : fertilité, prolificité, vitesse de croissance, poids à la commercialisation, qualité de la carcasse, efficacité alimentaire, résistance aux maladies et adaptation aux conditions climatiques et territoriales Algériennes.
La véritable révolution consiste ainsi à passer du nombre de têtes à la productivité par tête. Nous devons progressivement cesser de mesurer uniquement la taille du cheptel et commencer à mesurer sa performance : combien d’agneaux produit une brebis ? Quel poids atteint-il à la commercialisation ? Quelle quantité d’aliment faut-il pour produire un kilogramme de viande ? Quel est le taux de mortalité ? Quelle est la durée du cycle de production ? Ce sont ces indicateurs qui doivent désormais guider la stratégie nationale.
L’Algérie ne doit cependant pas rechercher une « race miracle ». Elle dispose déjà d’un patrimoine génétique ovin riche et diversifié, adapté à des environnements très différents. L’enjeu est de préserver cette richesse, de mieux la caractériser, de sélectionner les meilleurs sujets et d’améliorer scientifiquement leurs performances, plutôt que de substituer systématiquement des ressources génétiques étrangères aux ressources locales.
L’importation peut d’ailleurs, lorsqu’elle est justifiée et strictement encadrée sur les plans sanitaire et zootechnique, contribuer à introduire de nouvelles caractéristiques génétiques. Mais sa véritable valeur ne devrait pas être limitée à l’animal consommé. Elle pourrait également contribuer, dans le cadre de programmes rigoureux, à l’amélioration durable du cheptel national.
La ferme pilote ne devrait surtout pas rester isolée. Elle devrait fonctionner selon un modèle en réseau :
Ferme pilote → éleveurs multiplicateurs → éleveurs commerciaux.
La ferme produit le noyau génétique ; des éleveurs spécialisés assurent la multiplication ; puis les animaux améliorés sont progressivement diffusés auprès d’un grand nombre d’éleveurs.
L’investissement initial devient ainsi un véritable programme national de diffusion de la performance.
Cette démarche devrait être accompagnée d’un système d’identification, de traçabilité et de suivi des performances. Nous pourrions alors savoir quelles brebis sont les plus productives, quels béliers transmettent les meilleurs caractères, quels systèmes alimentaires donnent les meilleurs résultats et quelles régions présentent les meilleures performances.
Dans cette stratégie, le vétérinaire ne doit plus être considéré uniquement comme celui qui intervient lorsque l’animal tombe malade. La santé animale est directement liée à la productivité économique du troupeau. Une maladie signifie souvent une baisse de fertilité, une croissance plus lente, davantage d’aliments consommés, une augmentation de la mortalité et, finalement, un coût plus élevé du kilogramme de viande.
La question de l’alimentation est tout aussi déterminante. Aucun programme de développement ovin ne peut être durable sans une véritable stratégie nationale des aliments pour animaux. Céréales, fourrages, coproduits agricoles valorisables et formulations nutritionnelles adaptées doivent être intégrés dans une approche cohérente. Nous pouvons ainsi tendre vers un modèle circulaire :
Terre → alimentation → élevage → viande → fertilisation organique → terre.
Le succès d’une telle initiative ne doit cependant pas être mesuré au nombre d’animaux présents dans une ferme pilote. Il doit être évalué à travers des indicateurs concrets : nombre de reproducteurs améliorés produits, nombre d’éleveurs intégrés au programme, évolution de la fertilité, réduction de la mortalité, amélioration de l’efficacité alimentaire, progression du poids à la commercialisation et, surtout, réduction progressive du recours aux importations.
C’est dans cet esprit que je propose le lancement d’un programme national :
« Algérie Ovine 2035 »
Un programme qui réunirait recherche scientifique, génétique, élevage, nutrition, santé animale, formation, investissement et numérique, autour d’un objectif simple : construire progressivement un cheptel Algérien plus productif, plus résilient et mieux adapté à nos territoires.
L’objectif ne serait pas de produire davantage à n’importe quel prix.
Il serait de produire mieux : plus de viande avec moins d’aliments, une meilleure fertilité, moins de mortalité, des animaux mieux adaptés, une meilleure valorisation de nos ressources et une dépendance extérieure progressivement réduite.
L’importation n’est donc pas nécessairement un signe de faiblesse. Elle peut être une réponse nécessaire lorsqu’un besoin immédiat l’exige. Mais la véritable réussite stratégique consiste à faire en sorte que chaque réponse exceptionnelle contribue à construire la capacité qui permettra, demain, d’en avoir moins besoin.
La force, au contraire, consiste à savoir tirer parti des technologies, des connaissances et des expériences disponibles dans le monde, puis à les adapter, les maîtriser et, progressivement, à développer nos propres capacités nationales.
Un jour, au lieu de demander :
« Combien de têtes devons-nous importer cette année ? »
nous devrions pouvoir demander :
« Combien de têtes supplémentaires l’Algérie est-elle désormais capable de
produire grâce à ce que nous avons construit aujourd’hui ? »
Le Million de moutons importé en 2026 peut rester une réponse exceptionnelle à une situation particulière.
Ou bien il peut devenir le point de départ d’une nouvelle stratégie nationale.
Une ferme pilote qui ne produira pas seulement des moutons, mais quelque chose de beaucoup plus précieux : des reproducteurs, de la connaissance, de la compétence, de la technologie et surtout une capacité nationale à produire elle-même son propre cheptel, à améliorer sa productivité et à la multiplier à l’échelle du pays.
Car la véritable souveraineté dans la filière ovine ne se mesure pas au nombre de moutons que nous sommes capables d’acheter à l’extérieur.
Elle se mesure au nombre de moutons que nous devenons capables de produire, d’améliorer et de multiplier nous-mêmes.
Par : Dr Amina Salhi – Alger
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