
Par : Amin ZAOUI
Chronique hebdomadaire du jeudi 07 Août 2026.
L’obsession démesurée pour le patrimoine et pour le passé, telle qu’on la retrouve chez les Arabes, les Nord-Africains et les Musulmans d’Orient, relèverait-elle d’une pathologie épistémologique ? Serait-elle une forme de phobie de l’avenir ou d’autrui ? C’est une étrange attitude qu’entretiennent les élites intellectuelles, philosophiques et littéraires Arabes et Maghrébines à l’égard du patrimoine Islamique. Une attitude pratiquée dès la fin du XVIIIe siècle, que nous perpétuons aujourd’hui, et que la nouvelle génération continue d’entretenir avec une ferveur, voire avec une crispation croissante, et un extrémisme de plus en plus croissant.
Nous sommes malades du passé
Lorsque nous aspirons à nous en libérer, nous en parlons. Et lorsque nous voulons en être fiers, nous en parlons encore. Il est là, omniprésent, pesant, déterminant jusque dans les choix de notre destin.
Cette noyade dans la boue du passé est partagée autant par la gauche intellectuelle que par les courants Islamistes et libéraux, avec la même intensité, bien que le but est diffèrent.
Nous sommes à l’orée du deuxième quart du XXIe siècle, et pourtant nous continuons de nous disputer à propos de faits survenus – ou supposément survenus – il y a quinze siècles: en matière de politique, de société, d’ablutions, de vêtements, d’alimentation, de mariage, de divorce, de circoncision, de guerre, de langues, d’autrui non Musulman, des plaisirs du paradis et des supplices de l’enfer…
La question du patrimoine
La première question de la Nahda (la Renaissance) s’est articulée autour de la question du patrimoine. Et voici que notre époque, censée être celle de l’intelligence artificielle, continue de poser cette même question, mais d’une manière encore plus régressive, plus fermée, plus radicale.
Nos élites, même celles dites éclairées, n’ont jamais su échapper au piège de l’´´imitation´´, même lorsqu’elles se revendiquent de l’opposition, de El Ijtihad ou de la critique. Elles continuent, avec un enthousiasme tribal, confessionnel ou ethnique, de lire et de débattre les travaux de Mohammed Abed Al-Jabri, Hicham Djaït, Hussein Mroueh, Tayeb Tizini, Mohammed Amara ou Hassan Hanafi… autour du patrimoine. On en parle comme s’il s’agissait d’événements d’hier ou d’avant-hier, comme si cette problématique concernait le monde qui nous entoure. Un monde occupé par la pauvreté, les guerres, la famine, le changement climatique, les pandémies, et les avancées scientifiques.
Ailleurs, les élites, de toutes tendances, ont su mettre une distance critique entre elles et leur passé. Sans le renier, elles s’en sont affranchies, pour entrer dans l’arène des nouvelles épreuves : celles du travail, de la production, de la science, de la liberté, de la démocratie, de la santé, du pouvoir, de l’éducation, de l’urbanisme, de la culture, du tourisme, de l’égalité, des droits de l’homme…
La relation au passé et au patrimoine
Nos élites intellectuelles, philosophiques et littéraires s’embourbent depuis un siècle et demi dans leur relation conflictuelle au passé et au patrimoine et qui se propage inévitablement dans les milieux du grand public. Le débat savant ayant cessé d’être de nature élitiste, glisse vers le vacarme idéologique, ne produisant que la perpétuation d’un passé fracturé, érigé en remplaçant du présent, en entrave à l’avenir. À l’heure où le monde moderne vibre à un rythme scientifique et technologique débridé, absorbé par les mutations logarithmiques de son avenir, nous, nous pataugeons dans notre passé avec mélancolie, dans les lamentations, ou avec une fierté aveuglante
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Je suis certain que les élites du monde moderne et contemporain s’étonnent de voir que nos élites débattent encore, avec tant d’ardeur et de querelles, de questions vieilles de 15 siècles. Et le pire que ces débats infructueux ont un impact direct sur les décideurs politiques, économiques, culturels et urbanistiques.
Quand l’autorité de l’État de droit se désagrège
Quand les élites s’engluent dans des débats stériles autour du patrimoine, elles finissent par entraîner le grand public à travers les réseaux sociaux dans une hystérie médiatique. Ainsi, la confusion règne, le désordre s’installe, et l’autorité nécessaire de l’État de doit se désagrège. Chaque fois que l’État panique devant la foule séduite par les mirages du passé, il recule, et commence la descente vers le compromis.
Les élites doivent engager une bataille intellectuelle courageuse, franche
Il s’agit d‘affronter la réalité en décomposition. Leur premier front consiste à refuser de flatter la populace en état de coma induit par les forces salafistes. Le deuxième front est de rappeler à l’État ses responsabilités constitutionnelles en matière de défense de la citoyenneté, notamment par l’instauration de la culture de la discipline. La discipline n’a rien à voir avec la répression. Ce que nous observons comme dérives dans les comportements sociaux, individuels et collectifs, dans les villages comme dans les villes, dans les institutions comme dans l’espace public, et exposées sur les réseaux sociaux (l’acte de vandalisme sur la statue d’Aïn El Fouara à Sétif, pratiques anti-éducatives dans certaines écoles, émissions télévisées de charlatanisme, imposition vestimentaire, fatwas contraires à l’esprit de citoyenneté…) tout cela est dû à l’absence de la discipline, qui relève de la responsabilité de l’État et de ses institutions.
Un dérapage, aussi anodin ou insignifiant qu’il puisse paraître au départ, s’il passe sans sanction, sans interpellation, deviendra inévitablement, avec le temps, une boule de neige destructrice. Elle finira par tout emporter : individus, société, institutions et État. Nos sociétés sont en proie à mille glissements : l’instituteur est devenu prédicateur, le charlatan médecin, le savant soumis à l’ignorant, le chauffeur de taxi mué en mufti, le sot est qualifié de stratège… Certes, la spécificité culturelle, la fierté identitaire, l’appartenance à une foi sont des droits qu’il faut protéger et honorer.
Mais cela ne justifie, en aucun cas, le remplacement du présent par un passé révolu, ni l’entrave de l’avenir.
La spécificité culturelle, c’est l’art de transformer l’intelligence individuelle et collective, nourrie dans un creuset civilisationnel donné, en un trésor universel, loin de tout fanatisme ou syndrome de ghettos.
Par : Amin ZAOUI – Oran
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