
Par : Dr Amina Salhi
Pendant longtemps, nous avons considéré le Sahara Algérien comme un vaste espace nécessitant aménagement, mise en valeur et investissement. Mais une nouvelle étape nous impose de poser une question plus ambitieuse : le Sahara peut-il devenir, au-delà de son immensité géographique, l’un des principaux actifs agricoles et économiques de l’Algérie ?
La réponse ne doit être ni émotionnelle ni fondée sur l’idée que toute terre est nécessairement exploitable du seul fait de son étendue. Le Sahara constitue un projet stratégique qui ne peut réussir par la superficie seule. Sa réussite dépendra de notre capacité à associer la terre, l’eau, l’énergie, la technologie, la recherche scientifique et les ressources humaines au sein d’un modèle productif durable.
L’Algérie dispose d’un atout géographique exceptionnel : elle s’étend sur près de 2,38 Millions de kilomètres carrés et présente une grande diversité d’écosystèmes. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture souligne par ailleurs le développement de l’agriculture Saharienne à travers la mise en valeur de périmètres agricoles dans les zones arides.
Mais la véritable valeur du Sahara ne réside pas uniquement dans sa superficie.
Elle réside dans notre capacité à produire davantage de nourriture sur chaque hectare, avec la quantité d’eau la plus rationnelle possible et avec la plus grande valeur économique.
Le blé constitue, à cet égard, l’un des principaux tests. La production céréalière Algérienne devrait atteindre environ 5 Millions de tonnes en 2026, soit près de 30 % au-dessus de la moyenne des dernières années, tandis que les besoins d’importation de céréales restent importants. Les autorités Algériennes ont également annoncé que l’autosuffisance en blé dur était attendue durant la campagne agricole en cours.
Ces données ne signifient pas que la solution consiste à transformer l’ensemble du Sahara en champs de blé. Elles nous invitent plutôt à raisonner différemment : où la production céréalière est-elle réellement stratégique ? Où d’autres cultures seraient-elles plus efficientes ? Et quel système agricole permettrait de produire le maximum de nourriture pour chaque goutte d’eau et chaque unité d’énergie mobilisée ?
Car l’eau constitue le véritable test de l’agriculture Saharienne. L’Algérie a d’ailleurs engagé, en 2026, en coopération avec la FAO, une initiative consacrée à la rareté de l’eau, plaçant au cœur de la réflexion agricole la nécessité de produire davantage avec moins d’eau et d’améliorer la productivité hydrique.
Il nous faut donc changer nos indicateurs.
Il ne suffit plus de demander :
-Combien d’hectares avons-nous mis en valeur ?
Nous devons également demander :
-Combien de tonnes produisons-nous par hectare ?
-Combien de kilogrammes de nourriture produisons-nous par mètre cube d’eau ? -Quelle valeur économique chaque hectare génère-t-il ?
-Et combien d’emplois et d’activités de transformation sont créés autour de cette production ?
Le Sahara possède également un autre atout majeur : l’énergie solaire. Si les systèmes de pompage, de refroidissement et de transformation sont conçus et gérés avec efficacité, l’énergie peut devenir un élément structurant d’un véritable écosystème agricole intégré, plutôt que de laisser le projet agricole fonctionner séparément du système énergétique.
Le Sud ne doit pas non plus être réduit à un simple territoire de production de matières premières. Le blé, par exemple, ne trouve pas sa pleine valeur au moment de la récolte : il y a ensuite le stockage, la minoterie, la transformation, l’alimentation animale, le transport et la logistique. Il en va de même pour les légumes, les dattes, les productions animales et les autres filières.
La véritable valeur commence lorsque la terre devient une chaîne économique complète.
L’Algérie ne découvre d’ailleurs pas l’agriculture dans le désert. Dans la région d’Oued Souf, le système des ghouts constitue un exemple historique de la capacité de l’agriculteur Algérien à concevoir un système adapté à l’environnement Saharien. Ce système a été reconnu par la FAO parmi les systèmes du patrimoine agricole d’importance Mondiale.
Aujourd’hui, nous devons passer du savoir-faire ancestral d’adaptation au désert à une véritable science moderne de sa gestion : variétés agricoles adaptées, agriculture de précision, observation satellitaire, gestion intelligente de l’eau, énergies renouvelables, laboratoires d’analyse des sols et de l’eau, ainsi que des chaînes de stockage, de froid et de transformation implantée au plus près des zones de production.
C’est pourquoi je propose de considérer l’agriculture Saharienne comme un projet national multisectoriel, et non comme un simple programme de mise en valeur des terres.
Un projet réunissant :
Terre + eau + énergie + blé et cultures stratégiques + élevage + recherche scientifique + industrie agroalimentaire + logistique + exportation.
L’objectif n’est pas de faire du Sahara une copie du Nord.
L’objectif est de construire un modèle Algérien d’agriculture Saharienne, fondé sur ses propres contraintes, ses propres ressources et ses propres avantages.
Si nous réussissons, le Sahara ne sera plus seulement une composante de la carte agricole de l’Algérie. Il pourrait devenir l’une des principales clés permettant de la redessiner.
Conclusion
Il est temps de passer de la question :
« Combien d’hectares supplémentaires pouvons-nous mettre en valeur ? »
à une question beaucoup plus stratégique :
« Quelle capacité alimentaire et économique durable pouvons-nous construire à partir de chaque hectare, de chaque goutte d’eau et de chaque unité d’énergie ? »
Car la véritable richesse du Sahara ne réside pas uniquement dans son immensité.
Elle réside dans notre capacité à transformer l’espace en production, la production en valeur, la valeur en sécurité alimentaire et la sécurité alimentaire en puissance économique nationale.
Par : Dr Amina Salhi – Alger
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