La prochaine bataille ne sera pas seulement celle de la terre… mais celle du temps – De « combien produisons-nous ? » à « combien sauvons-nous ? » : le nouveau front de la sécurité alimentaire en Algérie

Par : Dr Amina SALHI

Pendant longtemps, la question agricole a été posée sous une forme presque évidente : comment produire davantage ?

Plus de terres cultivées.

Plus de rendements.

Plus d’hectares irrigués.

Plus de tonnes récoltées.

Mais une nouvelle question commence à s’imposer, beaucoup plus dérangeante :

Que devient ce que nous avons déjà réussi à produire ?

Car entre la récolte et l’assiette, une partie de la valeur alimentaire peut disparaître : mauvais stockage, absence de refroidissement rapide, ruptures de la chaîne du froid, transport inadapté, conditionnement insuffisant, difficultés de transformation ou inadéquation entre les périodes de production et celles de consommation.

La FAO estime qu’à l’échelle Mondiale, 13,3 % des aliments sont perdus après la récolte et avant le commerce de détail. Pour les fruits et légumes, le taux mondial atteint 25,4 %, en raison notamment de leur forte périssabilité.

Dans la région du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, la FAO estime par ailleurs qu’après de 15 % des aliments produits sont perdus entre l’après-récolte et le commerce de détail.

Ces chiffres devraient nous conduire à changer notre manière de penser la sécurité alimentaire.

La bataille n’est plus uniquement de produire. Elle consiste à préserver.

Un kilogramme de produit perdu après avoir mobilisé de l’eau, du foncier, de l’énergie, des intrants, du travail humain et des investissements n’est pas simplement un kilogramme de nourriture perdu.

C’est aussi de l’eau perdue. De l’énergie perdue. Du revenu perdu. De la valeur ajoutée perdue.

Autrement dit, lorsque nous perdons un produit agricole, nous ne perdons pas uniquement le produit.

Nous perdons une partie de l’investissement national qui a permis de le produire.

Et c’est précisément là que se trouve une nouvelle frontière de la politique alimentaire.

De “combien produisons-nous ?” à “combien sauvons-nous ?”

La performance agricole ne devrait plus être évaluée uniquement à partir du volume récolté.

Demain, nous devrons également mesurer :

Combien a été récolté ?

Combien a été conservé ?

Combien a été transformé ?

Combien est réellement arrivé au consommateur ?

Quelle valeur économique avons-nous créée à partir de chaque tonne produite ?

Cette évolution est fondamentale.

La FAO recommande justement de mesurer les pertes aux différentes étapes de la chaîne — récolte, stockage, transport, transformation et commerce de gros — afin de permettre aux politiques publiques d’identifier les points critiques et d’investir là où l’impact est le plus important.

La chaîne du froid devient une infrastructure de sécurité alimentaire

Il faut désormais cesser de considérer le froid comme une simple infrastructure logistique.

La chaîne du froid est une infrastructure alimentaire stratégique.

En mars 2026, la FAO soulignait que l’insuffisance de réfrigération était associée à environ 526 Millions de tonnes de pertes ou de gaspillage alimentaires chaque année dans le Monde. Elle insiste notamment sur l’importance du pré-refroidissement, du stockage frigorifique, du transport sous température contrôlée et du suivi des températures.

Cela signifie qu’une chambre froide n’est pas seulement un bâtiment.

Un camion frigorifique n’est pas seulement un moyen de transport.

Une plateforme logistique n’est pas seulement un entrepôt.

Ensemble, ils constituent une capacité nationale à conserver de la nourriture et donc à protéger une partie de notre sécurité alimentaire.

Et cette question devient encore plus stratégique avec le changement climatique et les épisodes de chaleur extrême.

Le paradoxe de l’abondance

Une bonne récolte devrait être une excellente nouvelle.

Mais une production abondante peut aussi mettre sous pression les capacités de stockage, de transport, de transformation et de commercialisation.

C’est là que se joue le paradoxe :

produire davantage sans disposer de capacités suffisantes pour absorber, conserver et valoriser cette production peut limiter une partie du bénéfice économique attendu.

La FAO prévoit pour l’Algérie une production céréalière 2026 d’environ 5 Millions de tonnes , soit près de 30 % au-dessus de la moyenne récente et le niveau le plus élevé depuis 2019.

Ce résultat est important. Mais il doit nous conduire à poser une deuxième question :

Sommes-nous capables de transformer une bonne récolte en une capacité alimentaire durable ?

C’est là que commence la véritable stratégie.

L’usine qui évite une perte peut être aussi stratégique que la ferme qui augmente la production

Il existe une tendance à considérer la transformation agroalimentaire comme une étape secondaire.

C’est une erreur stratégique.

-Une unité de séchage peut prolonger la durée de vie d’un produit.

-Une unité de transformation peut absorber un surplus saisonnier.

-Une plateforme frigorifique peut ralentir la dégradation.

-Une unité de conditionnement peut améliorer la conservation et la commercialisation.

-Une logistique maîtrisée peut connecter le producteur au marché au bon moment.

Chaque maillon supplémentaire peut devenir une capacité de sauvegarde de la production nationale.

C’est pourquoi la politique agricole doit désormais dialoguer beaucoup plus fortement avec l’industrie, la logistique, l’énergie, le commerce, la recherche et le numérique.

Et si le prochain grand marché était celui de “l’économie de la perte évitée” ?

Cette question mérite d’être posée.

Car derrière le problème du gaspillage se trouve un immense champ d’investissement :

* plateformes de stockage ;

* chambres froides ;

* pré-refroidissement ;

* transport frigorifique ;

* conditionnement intelligent ;

* transformation et conservation ;

* séchage et déshydratation ;

* valorisation des coproduits ;

* systèmes numériques de suivi ;

* capteurs de température et d’humidité ;

* prévision des volumes et de la demande.

La FAO souligne également le potentiel des solutions énergétiques décentralisées, notamment solaires, pour alimenter des infrastructures frigorifiques dans les zones rurales et éloignées.

Voilà pourquoi la réduction des pertes ne doit pas être traitée uniquement comme une politique environnementale.

-C’est une politique industrielle.

-C’est une politique agricole.

-C’est une politique énergétique.

-C’est une politique logistique.

Et surtout, c’est une politique de sécurité alimentaire.

Pourquoi ne pas créer un véritable indicateur national de “production sauvée” ?

*Nous savons mesurer les superficies.

*Nous savons mesurer les rendements.

*Nous savons compter les tonnes.

Mais il devient indispensable de mesurer également la valeur sauvée tout au long de la chaîne alimentaire.

Un futur tableau de bord national pourrait suivre, par filière :

production → pertes → stockage → transformation → distribution → consommation.

L’objectif ne serait plus simplement de savoir combien nous avons produit.

Mais de savoir quelle proportion de notre potentiel alimentaire a réellement été transformée en alimentation disponible et en valeur économique.

C’est une nouvelle manière de gouverner la sécurité alimentaire : **passer d’une logique de volume à une logique de performance de la chaîne de valeur.

L’Algérie doit apprendre à perdre moins avant de chercher uniquement à produire plus

Cette phrase mérite peut-être de devenir un principe.

Parce que chaque tonne sauvée est une tonne que nous n’avons pas besoin de reproduire immédiatement.

-Chaque litre d’eau économisé grâce à une meilleure conservation devient une ressource disponible ailleurs.

-Chaque produit transformé au lieu d’être perdu devient une valeur ajoutée.

-Chaque infrastructure qui réduit les pertes renforce la résilience du système alimentaire.

-Et chaque donnée collectée sur les pertes permet de mieux orienter les futurs investissements.

La prochaine bataille ne sera donc pas seulement celle de la terre.

-Elle sera celle du temps.

-Le temps entre la récolte et le refroidissement.

-Le temps entre la ferme et l’entrepôt.

-Le temps entre l’entrepôt et l’usine.

-Le temps entre l’usine et le marché.

Et finalement, le temps pendant lequel un aliment conserve sa valeur nutritionnelle, sanitaire et économique.

De “combien produisons-nous ?” à “combien sauvons-nous ?”

C’est peut-être l’un des grands changements de paradigme dont l’Algérie a besoin. Car le véritable progrès ne sera pas uniquement de produire un million de tonnes supplémentaires. Il sera aussi de faire en sorte que chaque tonne déjà produite perde le moins possible de sa valeur avant d’arriver au citoyen.

Produire plus est une ambition. Perdre moins est une intelligence économique.

Produire plus et perdre moins : voilà une véritable stratégie de souveraineté alimentaire.

La bataille de demain ne sera pas seulement contre le manque de terre.

Elle sera contre le gaspillage du temps, de l’eau, de l’énergie et de la valeur.

Et si la prochaine grande révolution alimentaire de l’Algérie ne consistait pas seulement à produire davantage… mais à apprendre enfin à sauver davantage ?

Par : Dr Amina SALHI – Alger

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