
Antibiorésistance : le risque invisible qui menace à la fois la santé animale, la sécurité alimentaire et l’économie
Par Dr Amina SALHI
Et si la prochaine grande crise alimentaire ne venait ni d’une sécheresse, ni d’une pénurie de terres, ni d’une rupture commerciale ?
Et si elle venait d’un phénomène beaucoup plus discret : des médicaments qui cessent progressivement de fonctionner ?
La résistance aux antimicrobiens, notamment aux antibiotiques, est devenue l’un des enjeux majeurs à l’intersection de la santé humaine, de la santé animale, de l’environnement et de la sécurité alimentaire. L’OMS estime que la résistance bactérienne aux antimicrobiens est déjà associée à environ 4,95 Millions de décès humains par an. (Organisation Mondiale de la Santé)
Mais derrière la question sanitaire se cache une autre question, beaucoup moins visible :
Que se passe-t-il lorsque nous ne pouvons plus soigner efficacement nos animaux d’élevage ?
Un animal malade qui ne répond plus aux traitements, ce n’est pas seulement un problème vétérinaire.
C’est potentiellement une perte de production, une hausse des coûts, une baisse des performances, une menace pour le bien-être animal, une difficulté supplémentaire pour les éleveurs et, à terme, une pression sur l’approvisionnement alimentaire.
Les projections économiques sont déjà préoccupantes. Une analyse relayée par la FAO estime que, dans un scénario de forte progression de l’antibiorésistance, les pertes cumulées de production animale pourraient atteindre environ 318 Milliards de Dollars d’ici 2040.
La prochaine bataille ne sera donc pas seulement de produire plus. Elle sera de pouvoir continuer à soigner. C’est pourquoi la question des antibiotiques doit sortir du seul cadre médical ou vétérinaire.
Elle concerne directement la sécurité alimentaire. Chaque traitement doit être raisonné. Chaque usage doit être justifié. La biosécurité, la vaccination, la prévention des maladies, la qualité de l’alimentation, les conditions d’élevage et la surveillance sanitaire deviennent alors des instruments de production, et non de simples mesures sanitaires.
Autrement dit :
la meilleure façon de réduire l’utilisation des antibiotiques est souvent de réduire le besoin d’y recourir.
C’est précisément l’esprit de l’approche One Health, qui considère que la santé humaine, animale et environnementale sont interdépendantes.
Pour l’Algérie, une opportunité stratégique existe
Notre réponse ne devrait pas attendre que l’antibiorésistance devienne une crise visible. Nous pourrions construire un véritable système national de surveillance de l’usage des antimicrobiens et de la résistance, reliant élevages, laboratoires vétérinaires, abattoirs, établissements de santé, environnement et données alimentaires.
Il faudrait également renforcer la surveillance des résidus médicamenteux dans les denrées d’origine animale, développer les analyses microbiologiques et favoriser la formation continue des éleveurs et des professionnels.
L’objectif ne serait pas simplement de réduire les antibiotiques.
L’objectif serait de produire mieux avec moins de dépendance thérapeutique.
Cette vision rejoint d’ailleurs la dynamique internationale actuelle : en 2026, l’Organisation Mondiale de la Santé animale a adopté un nouveau plan mondial d’action contre l’antibiorésistance couvrant la période 2026-2036, tandis que la FAO renforce également la collecte mondiale de données sur le phénomène.
Nous devons donc changer notre indicateur de performance.
Un élevage performant n’est pas seulement celui qui produit beaucoup de viande ou de lait. C’est celui qui produit beaucoup, sainement, durablement, avec une bonne biosécurité et un usage raisonné des médicaments.
Car la véritable sécurité alimentaire ne consiste pas uniquement à avoir suffisamment d’animaux. Elle consiste aussi à garantir qu’ils puissent rester en bonne santé, productifs et traitables lorsque la maladie survient. Et peut-être faut-il désormais poser une question qui dépasse largement le secteur vétérinaire :
Que vaut notre capacité à produire demain si nous perdons progressivement notre capacité à traiter les maladies aujourd’hui ?
Préserver l’efficacité des antimicrobiens, c’est donc aussi préserver notre capacité future à produire, à nourrir et à protéger.
Par : Dr Amina SALHI – Alger
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