« Et si, au‑delà des gestionnaires, la politique redevenait un art de faire société ? »

Par : Mohammed CHOUAKI

Analyse du Billet n° 105 du Recteur Chems‑Eddine Hafiz sur la France à l’heure du désordre mondial

1.Un diagnostic du « rétrécissement » Français

Dans son Billet n° 105, Chems‑Eddine Hafiz part d’un constat central : la France vit un moment de « rétrécissement » plutôt que de simple crise, où l’horizon se rapproche, les ambitions s’affaiblissent et le vocabulaire de l’avenir se vide de sa substance.

Contrairement à un effondrement brutal, ce phénomène est progressif : il se manifeste par une perte de hauteur dans la parole politique, une concentration sur des questions techniques (gestion, sécurité, budget) au détriment d’une vision structurée du monde.

Ce diagnostic est posé à un moment clé : à la veille d’échéances électorales où la société est invitée à choisir des « gestionnaires » plus que des porteurs de projet national, alors que le contexte géopolitique est profondément recomposé.

2. La fin de l’ordre né de 1945

Le Recteur rappelle que, pendant quatre‑vingts ans, le monde a vécu sous une architecture issue de la Seconde Guerre Mondiale : ONU, Bretton Woods, ordre libéral, institutions multilatérales, normes du droit international. Même minées de contradictions, ces structures apportaient une certaine « grammaire » du monde, une forme de régulation minimale des rapports de force.

Selon lui, cet ordre s’effondre aujourd’hui dans le fracas des guerres en Europe, des conflits au Moyen‑Orient et au Sahel, de la montée des tensions en mer de Chine et de la compétition féroce pour les ressources, les technologies et les données. Le monde ne se contente plus de négocier : il se repositionne, et chaque nation doit désormais répondre à une question simple mais vertigineuse : « Qui sommes‑nous, et où voulons‑nous être dans ce nouveau désordre ? »

3. La France, hier et aujourd’hui : hommes d’État vs candidats

Hafiz oppose la France d’hier – celle de De Gaulle, de Mitterrand et de Chirac – à la France d’aujourd’hui :

• De Gaulle offrait une « idée de la France » dans le monde, avec une pratique étrangère qui était une véritable philosophie géopolitique.

• Mitterrand combinait réforme sociale et anthropologie de la personne, avec une vision de l’homme en société portée par ses discours.

• Chirac, en 2003, a marqué son refus de la guerre en Irak devant le Conseil de Sécurité, incarnant une conception Française de la souveraineté et du droit international.

Aujourd’hui, ces figures obligeaient à penser ; les acteurs contemporains, eux, ne suscitent souvent qu’une discussion de « bornage identitaire », de gestion sécuritaire ou de calculs budgétaires. Dans ce tableau, Hafiz dénonce une « disproportion » éclatante entre la taille des enjeux planétaires et l’étroitesse des réponses politiques.

4. « Faire société » plutôt que « gouverner »

Le cœur du billet tourne autour de la distinction clé : gouverner ne suffit plus ; il faut « faire société ».

• Gouverner relève de la technique : réformes, dispositifs, indicateurs, calendriers.

• Faire société renvoie à une promesse plus profonde : un avenir partagé, une direction commune, une manière d’« habiter ensemble » le monde qui exprime ce que la nation considère comme juste et digne.

Pour Hafiz, ce n’est pas une plateforme technique, mais un « récit » : un récit qui se construit, se transmet, se vérifie dans la durée. La cohésion sociale n’est pas un produit de la gestion, mais le fruit d’un « sens commun » cultivé, transmis et incarné dans des institutions dignes de confiance.

5. France, jeunesse et vide de récit

Le recteur souligne que la jeunesse, en France, cherche des appartenances auxquelles les discours officiels ne répondent plus. Elle invente des « fidélités improvisées » – communautés, réseaux, appartenances religieuses ou identitaires – là où la politique républicaine n’a rien proposé de convaincant.

Ce vide n’est pas neutre : il s’ouvre à d’autres récits, parfois contestables, parfois dangereux. La responsabilité, argue‑t‑il, n’est pas seulement de dénoncer ces dérives, mais de reconnaître que la politique a laissé béant un espace de sens que d’autres discours s’empressent de combler.

6. La demande de pensée à haute voix

Le Billet se conclut sur une question abrupte : qui, aujourd’hui, prend encore le risque de penser à voix haute ?

• Non seulement de dire « ce que je ferai », mais aussi « ce que je crois ».

• Non seulement de fixer une destination, mais de dire « pourquoi y aller ensemble » et « comment la France entend peser dans un monde qui n’attend personne ».

Pour Hafiz, la France mérite mieux qu’un « calendrier de réformes » ou une addition de promesses : elle mérite un vrai projet, porté par une ou des personnalités qui osent encore imaginer à la hauteur des bouleversements en cours. La question n’est plus seulement de gouverner, mais de réapprendre à « faire société » : tisser un récit partagé, fonder une confiance renouvelée et redonner à la politique sa dimension tragique, exigeante et poétique.

7. Enjeux pour la société Française et l’Islam en France

Sur le plan indirect, ce Billet s’inscrit dans la posture de la Grande Mosquée de Paris comme lieu de réflexion civique autant que religieux. En rappelant que le lien social repose sur une « conviction partagée » et non sur la seule gestion, Hafiz place l’Islam en France comme partie prenante d’un effort commun à « faire société » : contribuer à un récit national républicain qui intègre la diversité religieuse sans renoncer à une vision commune de la justice et de la dignité.

Ce texte peut ainsi servir de base à un éditorial ou à un chronique d’analyse : il invite à lire les élections non comme un simple choix de gestionnaires, mais comme un test de la capacité de la France à se réinventer dans un monde en décomposition, en reprenant, au‑delà de la technique, la question morale et spirituelle de « comment vivre ensemble » dans un nouvel ordre mondial.

Par : Mohammed CHOUAKI – Lille

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