Édouard Balladur, l’ancien Premier Ministre, s’est éteint à 97 ans

Par : Mohammed CHOUAKI
 
Figure majeure de la Ve République, Édouard Balladur est mort lundi 31 août à Paris, à l’âge de 97 ans. Chef du Gouvernement de 1993 à 1995 sous la cohabitation avec François Mitterrand, il aura marqué la vie politique Française par son style feutré de « grand commis de l’État », avant qu’une rivalité fratricide avec Jacques Chirac ne scelle son destin Présidentiel.
 
C’est sa famille qui a annoncé la nouvelle, précisant qu’« une messe sera donnée dans la stricte intimité familiale », sans autre précision sur les circonstances du décès. Avec sa disparition, c’est tout un pan de l’histoire politique Française de l’après-guerre qui s’efface.
 
Un « fils spirituel » de Georges Pompidou
 
Né le 2 mai 1929 à Smyrne (aujourd’hui Izmir, en Turquie) dans une famille d’origine Arménienne réfugiée en France en 1935, Édouard Balladur suit un parcours d’excellence : Institut d’études politiques de Paris, puis École Nationale d’Administration, dont il sort en 1957 dans la prestigieuse « botte ».
 
Entré au Conseil d’État, il rejoint en 1964 le cabinet de Georges Pompidou, alors Premier Ministre, et participe à la négociation des accords de Grenelle après Mai 68. Devenu Secrétaire Général de l’Élysée, il est aux côtés du Président lorsque celui-ci meurt en 1974.
 
C’est également dans l’ombre de Pompidou qu’il croise le chemin de Jacques Chirac : les deux hommes, unis par leur admiration commune pour l’ancien Président, se lient d’une amitié qui durera trente ans.
 
Ministre de l’Économie, puis Premier Ministre
 
C’est Jacques Chirac qui le fait entrer sur le devant de la scène politique en 1986 en le nommant Ministre d’État, Ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation, lors de la première cohabitation. Alors quasiment inconnu du grand public, Édouard Balladur y mène une politique libérale ambitieuse : privatisations de la Société Générale, de Paribas, de TF1 ou encore de la Compagnie Financière de Suez, libération des prix et des changes, développement de l’actionnariat populaire.
Son bilan lui vaut le titre de « Ministre des Finances de l’année » décerné par le FMI.
 
En mars 1993, après la victoire écrasante de la droite aux Elections Législatives, Jacques Chirac le pousse vers Matignon plutôt que d’y aller lui-même, pour affronter la seconde cohabitation avec François Mitterrand. Sa déclaration de politique générale, longue de deux heures, obtient un vote de confiance historique de 457 voix contre 81 à l’Assemblée Nationale.
 
Son Gouvernement engage un vaste emprunt national, poursuit les privatisations et fait adopter la réforme des retraites de 1993, qui porte progressivement de 37,5 à 40 ans la durée de cotisation dans le privé.
 
À Noël 1994, c’est lui qui gère la prise d’otages du vol 8969 d’Air France, immobilisé sur le tarmac d’Alger avant l’assaut du GIGN à Marseille ; il aurait alors personnellement fait pression sur le Président Algérien pour obtenir l’autorisation de décollage de l’avion vers la France.
 
1995 : la rupture avec Jacques Chirac
 
Porté par une cote de popularité record de 58 %, Édouard Balladur se lance dans la course à l’Élysée en 1995, au grand dam de Jacques Chirac, qu’il avait pourtant suivi pendant des années. Ce duel entre les « deux fils spirituels » de Pompidou reste l’un des plus célèbres de la Ve République.
Longtemps donné favori, Édouard Balladur pâtit d’une campagne jugée trop rationnelle et arrive troisième au premier tour avec 18,58 % des voix, devancé par Jacques Chirac (20,84 %) et Lionel Jospin (23,30 %).
 
Le soir de sa défaite, hué par des partisans excédés alors qu’il tente d’appeler à voter pour Jacques Chirac, il lance cette phrase restée célèbre : « Je vous demande de vous arrêter ! ». Une formule qui deviendra un gimmick repris par les humoristes, et qui résume, selon la presse, sa personnalité comme son effacement progressif de la vie politique. Les deux anciens amis ne se réconcilieront jamais.
 
En 2009, interrogé par Libération sur ce qui lui avait manqué pour convaincre les Français, il répondait avec une lucidité désabusée : « Leur parler le langage du cœur. J’ai négligé le côté sentimental de la politique. »
 
L’affaire Karachi et le retrait de la vie publique
 
Après son départ de Matignon, Édouard Balladur reste une figure d’influence à droite, présidant deux comités de réflexion institutionnelle sous Nicolas Sarkozy, dont il avait été proche à Matignon. Son nom reste toutefois associé à l’affaire Karachi, du nom de l’attentat de 2002 au Pakistan : la justice a longtemps soupçonné qu’une partie du financement de sa campagne de 1995 provenait de rétrocommissions sur des contrats d’armement. Jugé par la Cour de Justice de la République, il a finalement été relaxé en 2021, faute de preuve suffisante.
 
Retiré de la vie politique active depuis 2009, il continuait d’exprimer ses positions dans des notes et des tribunes, la dernière en 2023 pour la Fonda Pol, où il doutait de la capacité de l’Union Européenne à porter seule le redressement de la France.
 
Sa disparition survient huit mois après celle de son épouse, Marie-Josèphe Balladur, décédée fin décembre 2025 à l’âge de 91 ans.
 
Le paradoxe d’un homme d’État sévère avec la politique
 
Le Monde résume ce qui restera peut-être comme le grand paradoxe de sa vie : un homme qui aura exercé les plus hautes responsabilités de l’État tout en portant sur le monde politique un regard d’une     « cinglante sévérité ». Il l’écrivait lui-même : « Convaincu de la justesse de mes idées, je me croyais apte à Gouverner, mais je négligeais trop la force des intérêts, la violence des passions ».
 
Catholique pratiquant, volontiers austère dans son éternel costume trois-pièces, amateur du subjonctif imparfait, Édouard Balladur incarnait une politique                 « à l’ancienne », noble et surannée. Libération le classe parmi ces grands       « et si… » de la droite Française, aux côtés de Jacques Chaban-Delmas, Alain Juppé ou François Fillon — ces anciens Premiers Ministres que l’Élysée aura finalement échappé.
 
Sources : DNA – Wikipédia – Le Monde – Libération – Gala
 
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille


 

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