De l’importation à la capacité : Le nouveau défi de la sécurité alimentaire Algérienne

Par : Dr Amina Salhi

La sécurité alimentaire de l’Algérie entre aujourd’hui dans une nouvelle étape. La question n’est plus seulement de savoir combien nous produisons, ni de chercher à éliminer toute importation. Elle est devenue beaucoup plus stratégique : quelle capacité nationale voulons-nous construire pour garantir l’alimentation des Algériens lorsque les conditions changent ? Une sécheresse prolongée, une hausse brutale des prix mondiaux, une perturbation des chaînes logistiques ou une crise des intrants peuvent rapidement transformer une dépendance économique en vulnérabilité alimentaire.

La véritable souveraineté consiste donc moins à tout produire qu’à être capable de continuer à produire, à approvisionner et à réagir lorsque le contexte devient défavorable.

L’Algérie dispose aujourd’hui d’atouts importants. L’amélioration de certaines productions, le développement agricole dans plusieurs territoires et les investissements engagés montrent qu’une dynamique productive est bien installée. La FAO prévoit notamment pour 2026 une production céréalière Algérienne autour de 5 Millions de tonnes, un niveau supérieur à la moyenne récente. Mais cette progression doit nous conduire à une réflexion plus large : une filière ne peut être durablement renforcée si les maillons qui l’entourent restent fragiles. Les céréales sont liées à l’alimentation animale, celle-ci à l’élevage, puis au lait, aux viandes et aux œufs ; l’ensemble dépend de l’eau, des semences, de l’énergie, de la santé animale, du stockage, de la transformation et de la logistique. La sécurité alimentaire est donc un système, et non une addition de filières.

C’est pourquoi je propose une évolution majeure de notre manière de décider : passer d’une politique fondée principalement sur les volumes à une politique fondée sur la capacité et la résilience. Chaque grande filière devrait être évaluée selon quatre critères : ce qu’elle produit, les ressources qu’elle mobilise, sa dépendance extérieure et sa capacité à résister à un choc. Demain, nous ne devrions plus seulement mesurer les tonnes produites par hectare, mais aussi la quantité de nourriture obtenue par mètre cube d’eau, par unité d’énergie et par unité d’intrants. Produire davantage n’a de sens que si nous pouvons continuer à produire demain.

Je propose également la création d’un Test national de résilience alimentaire, réalisé périodiquement. Son principe est simple : simuler avant la crise les crises possibles. Que se passerait-il après une année de sécheresse sévère ? Si le prix mondial des céréales doublait ? Si l’approvisionnement en aliments pour animaux était perturbé ? Si plusieurs de ces chocs survenaient simultanément ? L’objectif ne serait pas de créer de l’inquiétude, mais de donner à l’État une cartographie précise de ses vulnérabilités : quelles filières sont critiques, quelles régions peuvent compenser un déficit, quels stocks sont disponibles, quels intrants doivent être sécurisés et où investir en priorité.

Cette approche permettrait également de mieux orienter l’investissement public et privé. Au lieu de chercher uniquement à augmenter les superficies ou les volumes, nous pourrions identifier les maillons stratégiques dont le renforcement produit le plus grand effet sur l’ensemble du système : semences adaptées au climat, production d’aliments pour animaux, élevage performant, infrastructures de stockage et de froid, transformation, irrigation économe en eau et services vétérinaires préventifs.

La technologie doit accompagner cette transformation. Les données agricoles, climatiques, hydriques, vétérinaires et économiques doivent progressivement être connectées afin de permettre une décision plus rapide et plus précise. L’intelligence artificielle peut aider à anticiper les déficits, identifier les risques et optimiser les ressources. Mais notre objectif ne doit pas être seulement d’importer la technologie : il doit être de développer notre propre capacité à produire la connaissance et à l’adapter aux réalités Algériennes.

L’objectif n’est donc pas l’autarcie. Les importations peuvent rester nécessaires et même stratégiques. Mais elles doivent progressivement passer d’une dépendance subie à un choix maîtrisé et diversifié. Une Algérie véritablement souveraine n’est pas celle qui prétend tout produire ; c’est celle qui sait exactement ce qu’elle doit produire, ce qu’elle peut importer, ce qu’elle doit sécuriser et comment elle réagit lorsque le monde change.

Nous avons beaucoup parlé de prospective. Il est maintenant temps de passer à son épreuve concrète : tester, mesurer, corriger et agir. Car la véritable question de demain ne sera plus :  « Combien l’Algérie peut-elle produire en année normale ? » Elle sera : « Combien sommes-nous capables de produire et de sécuriser lorsque l’année cesse d’être normale ? »

C’est à ce moment précis que la sécurité alimentaire cesse d’être un objectif statistique pour devenir une véritable capacité nationale.

La sécurité alimentaire ne s’importe pas. Elle ne se décrète pas. Elle se construit — par la science, l’investissement, l’anticipation et la capacité d’agir.

Par : Dr Amina Salhi – Alger

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