
Par : Abdelkader REGUIG
Par la grâce d’une mélodie fredonnée par un ami, un hommage à l’un des plus grands noms du melhoun Oranais
Tout commence par une Cassida murmurée. C’était lors d’une rencontre avec mon ami Hadj Habib Sadek, qui fredonnait un air du Cheikh Abdelkader El Khaldi, que la discussion prit naissance autour de cet article. J’ai eu l’immense joie de connaître ce grand poète qui aimait s’asseoir rue Bey Mohamed El Kebir, en Ville Nouvelle, en compagnie de l’Imam de la mosquée Hassan Pacha, le Cheikh Si Hamza Reguig, et de Si Henni, le père de Merouane.
Les jeunes années à Mascara
Né le 20 avril 1896 dans le village de Froha, à Sidi Ben Moussa, Cheikh Abdelkader El Khaldi est le fils aîné de Mohamed Seghir. Parent de Hadj Habib Sadek, ce petit fellah s’installe au début du siècle à Mascara, à une dizaine de kilomètres de son village natal. C’est dans le quartier populaire de Sidi Bouskrine qu’il fait ses études Coraniques, tandis que son père se reconvertit dans l’artisanat.
Après avoir brillamment obtenu son certificat d’études et avoir été réformé du service militaire, il enchaîne les petits métiers avant d’être recruté, à vingt-quatre ans, comme secrétaire dans la Police Municipale. Amoureux de la calligraphie, il quitte pourtant cet emploi en 1925 pour se rendre au Maroc, où il exerce pendant près de trois ans le métier de (goumrek).
La fréquentation des grands maîtres
De retour à Mascara, El Khaldi se met à fréquenter les grands Cheikhs de l’époque : Mkadem Méziane, Tahar Ben Moulay, Bencherif, Si Benyekhlef. C’est auprès d’eux qu’il se familiarise avec les arcanes du Ch’ir El Melhoun, tout en tâtant du violon en amateur. Il commence par interpréter les Qacidates de Mostefa Ben Brahim et de Ben Guitoune, l’auteur de Hyzia.
C’est dans ces années-là qu’il se met à écrire et à chanter pour Bakhta, celle qui vivait à Tiaret — la grande, la sublime, la flamboyante Bakhta — qui lui inspirera de magnifiques poèmes.
Bakhta, Kheira, Yamina : les muses d’une vie
El Khaldi aura chanté l’amour, le ghazal, à travers la beauté de Kheira, Yamina, Zohra. Des poèmes lyriques, irrigués de mille feux, riches en métaphores et en comparaisons, pleins de densité et de fraîcheur. Ce seront les chants, les qacidates comme Hadou Snine, Kheira Tchouf Kheira…
Des poèmes pour dire aussi la difficulté de vivre, la douleur du quotidien, la séparation, la rupture. Dans Ayetni detrig, il livre une réflexion pessimiste sur l’art et la profession de poète et de chanteur : « cette voie pénible qui n’a pas été celle de mon père, longue, longue et si pleine de déboires et désillusions ».
L’aventure Parisienne et les ondes radiophoniques
En 1938, il enregistre à Paris chez Pathé-Marconi des chansons avec Cheikh Hamada. Suivront d’autres enregistrements, d’autres textes. Entre 1946 et 1953, il travaille comme cachetier (programmateur) à Radio-Alger et à Radio-Oran, située à l’ex-Marché Michelet. Il intervenait sur les ondes tous les lundis, entre midi et midi trente.
En 1951, une férue de lettres Arabes, Madame Dauphin, lui consacre pendant six mois une émission où il est qualifié d’« Émir des Poètes ».
L’installation à Oran
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il quitte Mascara sur un malentendu pour El Harrach, où résidait son neveu. Il y reste plus d’une année avant de s’installer définitivement à Oran en 1946, successivement dans les quartiers de Gambetta, Mdina Jdida et Cholet.
Contemporain des Cheikhs Hamada et Madani — les deux grands chantres de l’Oranie — et ami du Cheikh Belahrèche de Tiaret, El Khaldi écrira à partir de 1934 une soixantaine de poèmes consacrés exclusivement à Bakhta, dont l’un sera repris avec succès par Blaoui Houari. Yamina lui inspirera quant à elle, à partir de 1945, les célèbres Wahd El Ghzal et Zindha Ichali, chantés par Ahmed Wahby.
Un parolier de grand talent
Il gagnait sa vie en animant les mariages, se produisant dans toute l’Oranie et dans la région de Blida, à l’occasion de la fête des fleurs. Il fut chanté pour la première fois en 1952 à Alger, à la salle Atlas, par Blaoui Houari, qui interpréta et mit en musique Ki Rani Naachak Fik Ya Madboulet et Ayoune et Had Zine Ikitou.
En 1956, Ahmed Wahbi enregistre Ya Twil Erregba et Wahd El Ghazel. Ahmed Saber, son élève préféré, interpréta le fameux Jar Alia El Wam, où l’auteur de Ya Sahab El Madem raconte d’une façon poignante le quotidien fait de trahison, d’amertume et de déchirure. Khaldi propose aussi, avec Ritek Temchi Seghir et Rani Dyaik, un univers fait de spiritualité et de dépassement de soi.
Un homme d’exception
Doué d’un incontestable don d’improvisation, il écrivait souvent d’un seul jet des textes de haute qualité. Cet homme corpulent, de taille moyenne, toujours revêtu de son habit traditionnel, parlant un Français châtié, était peu loquace, réservé, presque timide, comme solitaire.
Prolifique, sensible, doté d’une bonne culture, ce chantre du ch’ir el melhoun chantera également l’Émir Abdelkader, la guerre de Libération et l’Indépendance.
Un héritage préservé par l’écrit
À la différence de nombreux poètes du melhoun dont une grande partie des œuvres se sont évaporées faute d’avoir été fixées par l’écriture, le Cheikh consignait sur papier ses émois, ses émotions, ses désirs, ses cris, ses rêves. Il a laissé un fonds de manuscrits et d’inédits d’une grande richesse que son fils aîné Mokhtar — fonctionnaire à l’APC d’Oran, mon ami et voisin au 12 rue Paul Claudel à Oran — met à la disposition des chercheurs et des interprètes, afin de mieux faire connaître et d’identifier ce patrimoine qui est une véritable mémoire écrite.
Son dernier poème fut A Sabri rani grib Wana grib.
Épilogue
Cheikh Abdelkader El Khaldi s’éteignit à Oran le 16 janvier 1964. Tout un parcours, un itinéraire qui ne fut pas souvent de tout repos, mais qui laisse derrière lui une œuvre considérable, tissée d’amour, de mélancolie et de fidélité à la grande tradition du melhoun Oranais. Que ceux qui fredonnent encore ses Cassidas prennent soin de cette mémoire vive, car c’est un pan de l’âme algérienne qui vibre encore dans chaque vers.
« Que la terre d’Oran lui soit légère, et que ses mots continuent de voyager sur les lèvres des amoureux du chant Bedoui. »
Par : Abdelkader REGUIG – Oran
Contact: orarexe@ gmail.com
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