CAN 2025 : Le dossier Sénégal-Maroc, ou l’épreuve de vérité pour le droit sportif Africain

Par : Mohammed CHOUAKI

La finale de la CAN 2025 entre le Sénégal et le Maroc a quitté le seul terrain sportif pour entrer dans une zone bien plus sensible : celle du contentieux disciplinaire, de l’interprétation réglementaire et de la crédibilité des instances Africaines. Le recours porté devant le Tribunal arbitral du sport ne concerne pas seulement l’attribution d’un trophée ; il interroge la solidité des procédures de la CAF, la portée des décisions de son jury d’appel et, plus largement, la place du TAS comme ultime arbitre des conflits du football continental.

Une finale transformée en litige

Au départ, l’affaire relève d’un match au scénario chaotique, remporté sur le terrain par le Sénégal avant qu’une décision administrative ne vienne rebattre les cartes. Selon les éléments publiés, la CAF a ensuite attribué la victoire au Maroc sur tapis vert, en retenant l’idée d’un forfait Sénégalais, ce que la Fédération Sénégalaise conteste frontalement.

C’est précisément cette requalification a posteriori d’un résultat sportif qui nourrit la bataille juridique. Le Sénégal soutient que le match a été joué, qu’il a été validé dans son déroulement, et qu’on ne peut pas transformer un incident de match en forfait administratif sans base solide.

Le contentieux dépasse donc la simple question du score : il touche au principe même de sécurité juridique en compétition sportive.

Le cœur du débat juridique

Le premier enjeu est la légalité de la décision de la CAF au regard de son propre règlement. Plusieurs analyses publiées relèvent des fragilités dans l’interprétation de l’article 84 du règlement de la CAN, au point de faire du dossier un cas d’école sur les limites du pouvoir disciplinaire de l’instance.

La question centrale est la suivante : un jury d’appel peut-il, après coup, substituer une victoire acquise sur le terrain par une défaite sur tapis vert, sans heurter les principes généraux du droit sportif ?

C’est là que l’argument Sénégalais devient fort : il invoque la souveraineté de l’arbitrage, la portée des décisions de l’arbitre sur le terrain et la nécessité de préserver la stabilité du résultat sportif.

En face, le Maroc cherchera à défendre la validité de la décision initiale de la CAF et à montrer que la procédure suivie respecte le cadre réglementaire applicable.

Le rôle du TAS

Le Tribunal Arbitral du Sport n’est pas une juridiction ordinaire : c’est l’instance suprême du contentieux sportif international, chargée d’arbitrer des litiges où s’entrecroisent droit disciplinaire, gouvernance et interprétation des règlements. Dans ce dossier, le TAS a confirmé la réception de l’appel Sénégalais et indiqué qu’une formation arbitrale devait être constituée avant l’établissement du calendrier de procédure.

Autrement dit, le fond du dossier n’a pas encore été tranché, et toute annonce prématurée de verdict est infondée.

La procédure suit un schéma classique : nomination des arbitres, échanges d’écritures, éventuelle audience, puis sentence. Les sources consultées évoquent des délais qui peuvent aller de plusieurs mois à près d’un an, sauf procédure accélérée acceptée par les parties.

Une bataille de procédure

Le nœud procédural est presque aussi important que le fond. Le Sénégal aurait cherché à accélérer le traitement du dossier, afin d’obtenir une décision dans des délais compatibles avec l’intérêt sportif et symbolique du litige.

Le Maroc, lui, aurait contesté cette accélération, estimant qu’un délai normal est nécessaire pour préparer une défense complète et respecter le contradictoire.

Dans ce type de contentieux, la vitesse de jugement n’est jamais neutre : une procédure rapide peut préserver la lisibilité sportive, mais elle peut aussi être perçue comme insuffisamment approfondie si les parties n’ont pas eu le temps de développer tous leurs arguments.

C’est pourquoi la durée de la procédure devient, elle aussi, un enjeu stratégique entre les deux camps.

Un précédent pour la gouvernance

Au-delà de l’affrontement Sénégal-Maroc, ce dossier pose une question plus large sur le fonctionnement des instances Africaines. Plusieurs commentaires juridiques y voient un test de crédibilité pour la CAF, accusée par ses détracteurs de fragiliser la lisibilité des règles et la sécurité des compétitions.

Si le TAS devait censurer la décision Africaine, cela pourrait constituer un rappel sévère sur la nécessité de décisions disciplinaires mieux motivées, mieux articulées avec les règlements et plus respectueuses du principe de prévisibilité.

À l’inverse, si la décision de la CAF était confirmée, cela validerait sa marge d’interprétation dans des situations exceptionnelles, au risque néanmoins de laisser ouverte une critique durable sur l’équité sportive.

Dans les deux cas, la sentence pèsera au-delà du seul palmarès de la CAN.

Une affaire à haute portée symbolique

Le caractère exceptionnel du dossier tient aussi à sa dimension symbolique. Le Sénégal ne défend pas seulement un résultat ; il défend une victoire sportive qu’il estime confisquée par une construction administrative.

Le Maroc, de son côté, se retrouve dans la position délicate d’un bénéficiaire d’une décision contestée, avec l’obligation de faire reconnaître la solidité juridique du titre attribué.

Cette situation explique la tension autour du dossier : chaque camp sait que l’issue aura des conséquences sur la mémoire sportive de la compétition, mais aussi sur la confiance des fédérations dans les mécanismes d’appel.

C’est précisément ce mélange de droit, de politique sportive et de réputation institutionnelle qui fait de l’affaire Sénégal-Maroc l’un des contentieux les plus lourds de la CAN récente.

Par : Mohammed CHOUAKI – Lille

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