
Par : Dr Amina SALHI
Et si, en Algérie, nous arrêtions de considérer l’animal uniquement comme une source de viande ?
La question mérite d’être posée.
Lorsqu’un mouton ou un bovin entre dans un abattoir, sa valeur économique ne devrait pas s’arrêter à la carcasse.
La peau, les os, le sang, les graisses, les abats, les sous-produits et même certains déchets organiques peuvent devenir des ressources industrielles.
Autrement dit : nous ne devons plus penser seulement en kilogrammes de viande.
Nous devons commencer à penser en valeur créée à partir de 100 % de l’animal.
L’Algérie a déjà commencé à avancer dans cette direction. En 2026, une campagne nationale de collecte et de valorisation des peaux des sacrifices a été organisée à travers le pays, avec l’objectif affiché de transformer cette matière en ressource économique et de soutenir la production nationale.
Mais pourquoi limiter cette logique à la période de l’Aïd ?
Pourquoi ne pas créer une véritable économie nationale des sous-produits animaux, toute l’année ?**
C’est ici qu’une nouvelle stratégie pourrait émerger.
Imaginons un abattoir moderne.
La viande est destinée à la consommation.
La peau est orientée vers une filière cuir structurée.
Les os peuvent être orientés vers des unités spécialisées de transformation, selon les normes sanitaires et réglementaires applicables.
Les graisses peuvent être valorisées dans des filières industrielles appropriées.
Le sang, lorsqu’il est collecté et traité dans des installations conformes aux exigences sanitaires, peut devenir une matière première pour certaines industries, notamment la valorisation protéique.
Les abats propres à la consommation peuvent être valorisés comme produits alimentaires.
Et les matières qui ne peuvent pas être destinées à l’alimentation doivent être orientées vers des filières de traitement et de valorisation adaptées, plutôt que de devenir une charge environnementale.
Voilà ce que signifie réellement l’économie circulaire appliquée à l’élevage.
Le sujet n’est donc plus seulement agricole.
Il devient industriel.
Il devient environnemental.
Il devient économique.
Et il peut même devenir une question d’emploi et d’exportation.
Pourquoi importer certains produits transformés si nous disposons localement de matières premières issues de notre propre cheptel ?
Pourquoi exporter une matière brute lorsque nous pouvons créer davantage de valeur en la transformant en Algérie ?
Pourquoi laisser perdre une partie de la valeur économique créée par un animal alors que nous avons besoin de renforcer notre industrie nationale ?
La réponse pourrait être la création d’un Programme national de valorisation intégrale des produits et sous-produits de l’élevage.
Ce programme pourrait reposer sur cinq piliers.
Premier pilier : la collecte organisée.
Chaque abattoir moderne devrait disposer d’un système séparé, sécurisé et traçable de collecte des peaux, sang, os, graisses et autres sous-produits.
Deuxième pilier : la transformation.
Il faut développer des unités spécialisées à proximité des grands bassins d’élevage et des abattoirs, afin de réduire les pertes, les coûts logistiques et les risques sanitaires.
Troisième pilier : l’industrie nationale du cuir.
La peau ne doit plus être considérée comme un simple déchet à récupérer occasionnellement. Elle doit alimenter une véritable chaîne de valeur : tannage, traitement, maroquinerie, chaussures, ameublement et autres applications industrielles.
L’État a déjà engagé des investissements dans cette branche à travers le groupe public Getex ; l’enjeu est désormais de connecter cette industrie à une collecte régulière et organisée des matières premières nationales.
Quatrième pilier : la recherche et l’innovation.
Universités, centres de recherche, écoles vétérinaires, industrie et opérateurs agricoles doivent travailler ensemble pour identifier de nouvelles voies de valorisation conformes aux exigences sanitaires.
Cinquième pilier : la traçabilité.
Chaque animal doit progressivement être intégré dans une chaîne permettant de connaître son origine, son élevage, son passage par l’abattoir et la destination réglementaire de ses différents produits.
Cette vision est cohérente avec les orientations déjà annoncées par le secteur agricole autour de l’identification électronique du cheptel, de l’amélioration génétique et de l’intégration des filières.
Le changement de philosophie serait considérable.
Nous ne parlerions plus seulement de « filière viande ».
Nous parlerions d’un « écosystème économique de l’élevage ».
Un mouton ne serait plus uniquement une carcasse.
Un bovin ne serait plus uniquement un poids vif transformé en viande.
Ils deviendraient le point de départ de plusieurs chaînes de valeur.
Viande. Cuir. Protéines. Graisses. Sous-produits industriels. Recherche. Emplois. Exportation.
C’est peut-être là une partie de la souveraineté économique que nous devons construire.
Car produire davantage de viande est important.
Mais produire davantage de valeur à partir de chaque animal l’est tout autant.
Demain, l’objectif ne devrait plus être : « combien de moutons avons-nous ? »
Mais : « quelle valeur nationale sommes-nous capables de créer à partir de chaque mouton ? »
Cette question pourrait ouvrir une nouvelle page de l’élevage algérien :
de l’animal destiné à l’abattage… à l’animal comme matière première d’un véritable écosystème industriel national.
Et si notre prochaine révolution dans les viandes rouges ne consistait pas seulement à produire plus de viande, mais à ne plus rien perdre de la valeur de l’animal ?
Par : Dr Amina SALHI – Alger
Views: 20