
Par : Mohammed CHOUAKI
Par les temps qui courent, il est rare qu’une voix issue du sérail politique Français ose nommer, sans fard, l’impasse diplomatique dans laquelle s’enferre Paris vis-à-vis d’Alger. Ségolène Royal, Présidente de l’Association France-Algérie (AFA), l’a fait avec une netteté qui tranche sur la langue de bois habituelle. Ses déclarations, répétées depuis janvier 2026, ne relèvent pas de la simple polémique : elles dessinent, en creux, les contours d’une crise de stratégie majeure, aux conséquences à la fois géopolitiques et économiques.
Une diplomatie Française en perte de boussole
Le constat de Ségolène Royal est sans équivoque : la politique Française envers l’Algérie est « diplomatiquement contre-productive » et « économiquement coûteuse ». Derrière cette formule se cache une réalité que les chancelleries Européennes observent avec un mélange de curiosité et d’opportunisme : pendant que Paris s’enferre dans des postures de principe, ses voisins Italiens, Allemands et Espagnols signent contrats sur contrats à Alger, dans des secteurs aussi stratégiques que l’énergie, l’hydrogène vert, l’automobile ou les infrastructures portuaires.
Ce n’est pas seulement une question de parts de marché. C’est une question d’influence. En deux ans, la France s’est fait « remplacer » dans un pays qui reste, par sa démographie, sa position géographique et ses ressources, un pivot incontournable du bassin Méditerranéen et du Sahel. Le recul Français au Sahel, acté par le retrait des troupes et la fermeture de bases, n’a pas été compensé par une diplomatie économique et culturelle renouvelée. Au contraire : les « polémiques politiciennes » ont repris, comme si certains à Paris préféraient la posture à la présence.
Le coût économique d’une posture idéologique
Ségolène Royal ne se contente pas de dénoncer : elle chiffre, indirectement, le prix de cette cécité stratégique. « Les partenariats industriels, agricoles, de construction et portuaires de nos entreprises [sont] à l’arrêt », alerte-t-elle. Pendant ce temps, l’Algérie affiche une « dynamique de croissance extraordinaire », selon ses propres termes, et diversifie ses alliances sans complexe.
Ce décrochage économique n’est pas anecdotique. Il touche à la souveraineté énergétique de la France, à sa capacité à sécuriser des approvisionnements en gaz et, demain, en hydrogène décarboné. Il touche aussi à la crédibilité de ses entreprises, qui voient des appels d’offres leur échapper au profit de concurrents Européens moins encombrés par des querelles mémorielles ou des effets de tribune.
La mémoire comme levier, non comme frein
Là où Ségolène Royal se distingue, c’est dans sa manière de traiter la question mémorielle. Loin de la présenter comme un obstacle, elle en fait un levier de relance. « Une fois que la question de la reconnaissance et de la mise à plat mémorielle sera traitée – ce qui peut intervenir rapidement dans un esprit d’humilité et de célérité – on tourne la page et on construit de nouveaux partenariats », a-t-elle déclaré à Alger.
Sa feuille de route est claire : restitution des biens culturels, ouverture des archives, retour du canon Baba Merzoug, reconnaissance des conséquences des essais nucléaires dans le Sahara. Il ne s’agit pas, pour elle, de « demander pardon » au sens d’une repentance infinie, mais de « faire un geste de réconciliation et de reconnaissance » qui permette de tourner la page et de reconstruire.
Cette approche tranche avec la frilosité de l’Élysée, qui craint à la fois les réactions de l’opinion française et les instrumentalisations politiques. Mais elle correspond à une attente forte, du côté Algérien, et à une nécessité stratégique, du côté Français.
Une voix isolée, mais qui porte
Les réactions aux prises de position de Ségolène Royal ont été vives, parfois virulentes. Certains l’ont accusée de « trahison d’État », d’autres de préparer une « candidature sous influence Algérienne » pour 2027. Le Quai d’Orsay a même pris soin de préciser que son déplacement à Alger en janvier 2026 était une « initiative personnelle », non mandatée par le gouvernement.
Mais cette tentative de mise à distance ne doit pas faire illusion : elle révèle, en creux, l’absence de voix alternatives crédibles au sein de la classe politique Française. Ségolène Royal, en se posant en « recours » hors des canaux officiels, comble un vide. Et son discours, loin d’être marginal, rencontre un écho croissant dans les milieux économiques, universitaires et diplomatiques qui constatent, jour après jour, l’érosion de l’influence Française.
Vers un changement de paradigme ?
La question qui se pose désormais est celle de la capacité de Paris à opérer un changement de paradigme. Continuer à traiter l’Algérie comme un dossier à gérer, entre mémoires blessées et calculs électoraux, ou la considérer comme un partenaire stratégique avec lequel il faut construire, sur la base du respect mutuel et de la reconnaissance des souverainetés ?
Ségolène Royal a choisi son camp : celui d’une diplomatie « clairvoyante et constructive, calme et respectueuse », qui place la coopération Méditerranéenne au cœur de la sécurité et de la prospérité Françaises. Reste à savoir si cette voix, aujourd’hui isolée, pourra faire école – ou si elle restera, comme tant d’autres, un cri d’alarme dans le désert.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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