
Par : Mohammed CHOUAKI
Né dans les ruelles pauvres d’Oran, sous le poids de l’occupation coloniale, Lakhdar Mekki a grandi dans la précarité avant de vieillir dans la lutte. De l’enfance expédiée au travail forcé aux derniers combats dans les maquis d’Oranie, son parcours incarne une génération de silencieux qui ont payé cher la dignité de l’Algérie. Rendre hommage à Lakhdar Mekki, ce n’est pas seulement raconter un nom, c’est ressusciter la mémoire d’un peuple qui a refusé d’être dominé.
Une enfance dans le creuset de l’oppression
Le 9 mars 1924, dans les quartiers populaires d’Oran, au cœur de la wilaya d’Oran, naît Lakhdar Mekki, fils de Ghâlem Makki et de Khayra Rakik. Comme tant de familles Algériennes de ces ruelles serrées, la sienne endure au quotidien les violences rampantes de l’occupation Française : saisie des terres, salaires de misère, humiliations administratives, discrimination raciale.
Dès l’âge de dix ans, le jeune Lakhdar est contraint de travailler sur les chantiers et dans les fermes confisquées, y assument des tâches harassantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Il connaît la rudesse des contremaîtres, la fatigue des journées de quinze heures et l’ironie des gardes colons qui lui reprochent un travail déjà impossible. Cette expérience précoce de l’exploitation coloniale lui forge un caractère à la fois têtu et généreux, mais aussi une haine profonde de l’injustice.
Prier pour la liberté, apprendre à résister
Dans ce climat de précarité, Lakhdar trouve un refuge dans la Zaouïa et la Mosquée de son quartier. Il apprend à lire et à écrire l’arabe, mémorise des sourates du Coran et gravit progressivement les échelons de la formation religieuse. Les enseignements de ses guides spirituels, marqués par une forte sensibilité sociale, l’orientent vers une vision de l’islam comme vecteur de justice et de dignité.
Ces années de formation religieuse coïncident avec l’essor des idées Nationalistes en Algérie. Lakhdar Mekki entend les prêches de certains Oulémas engagés, qui dénoncent à la fois l’ignorance et la docilité, et appellent les fidèles à la conscience nationale. Il participe à des veillées religieuses où se mêlent psalmodies et récits de résistance, y compris des légendes de saints guerriers et de notables rebelles. Ces récits alimentent en lui une vocation de sacrifice et de service à la communauté.
De la rue à la clandestinité
À l’adolescence, Lakhdar s’inscrit dans les cercles culturels et patriotiques d’Oran, lieux de rencontre entre intellectuels, étudiants et artisans conscients du malheur national. Il fréquente des réunions clandestines où l’on discute des publications du PPA‑MTLD, des tracts de Messali Hadj et des premiers appels à la prise de conscience.
Son profil discret mais fiable lui permet de jouer rapidement un rôle de soutien logistique : hébergeurs, messagers, collecteurs de fonds, protecteurs de militants recherchés. Il se fait connaître pour sa discrétion totale et sa loyauté absolue, qualités qui lui permettront plus tard d’entrer naturellement dans les réseaux du FLN. Plusieurs de ses camarades rapporteront par la suite qu’il avait « une humilité de derviche et une volonté de pierre ».
Le 1er Novembre et le choix de la montagne
Lorsque éclate le 1er novembre 1954, Lakhdar Mekki, déjà un cadre respecté dans la société civile, répond sans hésitation à l’appel du FLN. Il quitte Oran pour rejoindre les maquis de la Wilaya I, où il s’intègre dans les premières unités de choc. Bénéficiant d’une connaissance fine du terrain, il devient rapidement guide de groupe, organisateur de ravitaillement et interprète entre les différentes sections insurgées.
Ses qualités de leadership se révèlent au fil des premières opérations de sabotage. Il participe à la destruction de postes de secours, de lignes de chemin de fer et de dépôts de munitions, infrastructures qui servent la logistique coloniale. Ses camarades, dans leurs témoignages tardifs, souligneront son calme même sous le feu nourri, sa capacité à entraîner les recrues les plus jeunes et sa rigueur dans le respect des consignes de sécurité, ce qui lui a valu une haute estime au sein des commandements locaux.
La guérilla, la bataille et la mémoire vivante
Plusieurs sources locales évoquent Lakhdar Mekki comme un artisan de la guérilla de harcèlement dans la région d’Oran. Il se distingue lors de plusieurs embuscades contre des convois militaires, où il fait preuve d’une adresse tactique remarquable. L’une des opérations les plus reconnues est une attaque menée à l’automne 1956 sur un convoi de ravitaillement entre Oran et un avancé de la zone frontalière, qui provoque la destruction de plusieurs véhicules et la neutralisation de plusieurs éléments de l’armée coloniale.
Lors d’une bataille de défense d’un village de montagne, Lakhdar Mekki mène un groupe de Maquisards pour protéger les habitants d’une opération de ratissage. Les combattants, mal équipés mais animés par une détermination implacable, repoussent plusieurs assauts successifs, permettant à la population de fuir vers des zones plus sûres. Des témoins décriront plus tard Lakhdar comme « un Chef qui restait toujours à l’avant-ligne, partageant les risques comme le pain quotidien ».
Le jour où le chahid s’éteint
Le 12 juillet 1959, lors d’une opération de liaison entre une zone de montagne et une cellule clandestine en ville, Lakhdar Mekki tombe dans une embuscade tendue par un groupe de forces spéciales coloniales. Informés probablement par une indiscrétion, elles le cernent dans un secteur boisé. Les combattants, pourtant inférieurs en nombre, refusent de se rendre et livrent une résistance acharnée.
Gravement blessé, Lakhdar continue à diriger ses hommes, distribuant les consignes et protégeant le retrait de ceux qui peuvent encore s’échapper. Il est touché mortellement lors d’une tentative de sortie vers un abri plus sûr. Selon plusieurs témoins, il est retrouvé avec son fusil encore serré dans les mains, entouré de cartouchières et de pages de tracts non distribués.
Son corps est récupéré le lendemain, après une longue recherchée menée par des sympathisants locaux, et inhumé dans un cimetière de la région d’Oran, dans un silence à peine troublé par les murmures de la population.
Lakhdar Mekki, une mémoire Oranaise
Après l’Indépendance, le nom de Lakhdar Mekki est inscrit sur les registres des Chahids de la Wilaya d’Oran. Sa famille reçoit la reconnaissance officielle de son sacrifice, et plusieurs locaux associatifs, écoles et mosquées portent désormais son nom ou celui de son quartier d’origine.
Dans la mémoire Oranaise, il demeure un symbole de résilience : celui qui naquit dans la précarité coloniale, qui connut l’exploitation des ateliers et des champs confisqués, mais qui choisit de mourir pour que ses enfants et petits‑enfants puissent vivre dans une Algérie libre. Les anciens de la Wilaya I continuent à citer son nom lors des cérémonies de mémoire, comme exemple de combattant humble, discipliné et profondément attaché à la cause de son peuple.
Rendre hommage à Lakhdar Mekki, ce n’est pas seulement raconter un nom, c’est remettre au centre de notre histoire la place des silencieux, ceux que l’oppression a fait naître, mais que la liberté a appelés à devenir Héros.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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