
Par : Amin ZAOUI
Chronique hebdomadaire du jeudi
De bouche à oreille, du trottoir aux réseaux sociaux, des conversations de café au marché du livre, jusqu’aux amphithéâtres de l’université, ainsi grandit la rumeur, créant une autre vie, vaste du texte littéraire, du roman. Dans le domaine de la littérature et de l’art en général, la rumeur se transforme en publicité, qui peut être positive comme elle peut être négative. Pourtant, tout est prévisible dans le parcours du texte littéraire dans sa relation avec le lecteur et le marché du livre.
Dans le monde Arabe, dès qu’il se dit qu’un livre a été interdit de circulation ou retiré des librairies, cela aiguise , automatiquement, l’appétit des lecteurs et pousse beaucoup d’entre eux à le rechercher à la lumière d’une bougie ! Ils se le transmettent en cachette comme des drogues. Qu’il se répande qu’un écrivain a été arrêté, emprisonné ou interdit de voyager, cela aussi éveillera la curiosité des lecteurs à rechercher ses écrits et à s’interroger sur ses convictions politiques, religieuses et autres.
Lorsqu’un simple lecteur lit sur la couverture d’un roman Arabe les mentions « huitième édition », « dixième édition », une telle précision amène ce lecteur à s’interroger et à douter de ses capacités intellectuelles et culturelles, à douter de son intelligence : comment un roman peut-il en être à sa dixième ou à sa huitième édition alors que lui ne l’a pas lu ? Alors s’éveille en lui le désir de découvrir.
Lorsque le lecteur apprend que tel ou tel roman a été traduit dans de nombreuses langues, et bien souvent le mot « nombreuses » ne signifie rien d’autre qu’une exagération et une amplification douteuse, aussitôt le lecteur est en salive d’envie livresque.
Il n’y a là aucun doute, la liberté d’expression a un plafond limité dans le monde Arabe et en Afrique du Nord, mais il y a une différence entre condamner l’entrave à la liberté de l’imaginaire et à la liberté de création, et investir dans la rumeur au profit d’une œuvre créative qui n’a peut-être aucun rapport avec la résistance aux ennemis de la liberté et de la démocratie.
Bien souvent, l’écrivain lui-même est derrière une telle rumeur, y contribuant d’une manière ou d’une autre, afin d’élargir le cercle de lumière autour de lui et sur lui, d’attirer l’attention des médias et d’enflammer les réseaux sociaux, tout cela pour chasser le lecteur !
La rumeur qui vient de l’extérieur du texte
Les livres ont une histoire et une autobiographie qui leur sont propres, tout comme leurs auteurs. Lorsque nous lisons l’histoire de certains livres qui ont acquis une place décisive dans l’espace littéraire mondial, nous nous arrêtons devant un phénomène étrange : la plupart de ces romans qui ont connu un grand succès commercial ont été entourés d’histoires étranges avant leur publication, c’est-à-dire avant même d’arriver entre les mains des lecteurs. Ce que l’on remarque, c’est que ces récits étranges qui accompagnent le livre avant même sa parution continuent à vivre avec lui, et que celui-ci, le livre, vit ensuite à travers eux, même lorsqu’il se trouve entre les mains du lecteur.
Ces histoires étranges restent présentes, reprises chaque fois sous des formes narratives différentes, entretenant une sorte d’étonnement et de mystère dans l’imaginaire collectif, ce qui peut renouveler la curiosité des lecteurs de génération en génération, et d’une langue à l’autre.
Nous avons souvent entendu l’histoire étrange et fascinante du manuscrit du roman Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, et comment son épouse Mercedes, qui est elle-même devenue partie intégrante des épisodes de l’histoire du manuscrit, y fut impliquée.
L’histoire raconte que l’écrivain n’avait même pas de quoi payer l’envoi à son éditeur de l’imposant paquet contenant le manuscrit (500 pages), ce qui poussa son épouse à vendre certains appareils électroménagers, tels que le chauffe-eau, le mixeur et le sèche-cheveux.
Le fait de mettre l’accent sur la pauvreté et de la confronter de cette manière presque prophétique, avant de voir naître un roman qui deviendra par la suite l’un des plus célèbres au monde, et qui recevra même la plus prestigieuse consécration internationale, le prix Nobel de littérature, renforce la dimension magique du livre et attise davantage la curiosité du lectorat successive.
Avec une grande ruse littéraire ou intelligence, un nombre d’écrivains, lorsqu’ils obtiennent un important prix littéraire, tissent des rumeurs autour de la manière dont ils ont accueilli la nouvelle, de la façon dont ils l’ont reçue, et de l’endroit où ils se trouvaient (généralement dans un lieu où vous ne pourriez jamais vous attendre à les trouver !!).
C’est de ces histoires que se forge chez le lecteur le sens de l’attention, que s’éveillent l’appétit de lire et le désir de partir à la recherche du texte.
Avec une grande ruse également, beaucoup d’écrivains racontent, dans des entretiens avec la presse, d’étranges histoires inventées sur la manière dont ils ont écrit leur roman, par exemple : « Je l’ai écrit en un temps record, en onze jours, ou en deux mois. »
Ce faisant, ils tentent de revêtir la robe des prophètes, comme si ce qu’ils avaient écrit leur avait été inspiré par une force magique hors du commun. Et avec la même ruse, certains d’entre eux, parmi ceux qui se prétendent sages !, racontent qu’ils ont travaillé sur tel ou tel livre pendant des décennies, afin de donner au lecteur l’illusion de la profondeur de l’œuvre, et de l’inciter ainsi à prendre son temps pour la lire et l’interpréter.
Certains écrivains vont jusqu’à fabriquer des rumeurs autour de leur vie privée, conjugale, quotidienne, sentimentale, sexuelle ou professionnelle, afin d’attirer l’attention : se présenter comme une personnalité bohème, en rupture avec la société, ou comme quelqu’un qui recherche la solitude et l’isolement, ou encore raconter qu’ils vivent avec un chien ou un chat…
La vie privée de l’écrivain
Tout cela pour donner une image hors du commun et non conventionnelle de la vie de l’écrivain et de l’écriture qu’il produit, une image qui se grave automatiquement dans l’esprit du lecteur.
Plus étrange encore, trouver à notre époque, celle du numérique et des technologies complexes auxquelles nous ne pouvons ni échapper ni renoncer, un écrivain qui déclare ne pas utiliser Internet, ni le téléphone portable, ni le courrier électronique, et qui vit comme vivait l’intellectuel au milieu du siècle dernier.
Ce faisant, il cherche à revêtir l’image des grands écrivains classiques immortels, tels que Balzac, Zola, Alexandre Dumas, Hemingway ou Tolstoï… De telles déclarations me rappellent ce que raconte la romancière Belge Amélie Nothomb, dans ses entretiens, à propos de sa rupture totale avec tous les moyens technologiques, du téléphone portable aux correspondances électroniques, en passant par l’écriture sur l’écran de l’ordinateur.
Une telle image, que veut promouvoir une romancière comme Amélie Nothomb, et dans laquelle elle apparaît comme une personne hors de l’histoire, hors du temps, nous ne pouvons l’interpréter que sous l’angle de la promotion, qui pousse le lecteur à croire qu’une vie aussi étrange peut nous offrir un texte différent et étrange !
De nos jours, les réseaux sociaux jouent un rôle considérable dans la fabrication de la rumeur et dans sa consécration. Une rumeur à travers laquelle tel ou tel écrivain peut être exposé à la diffamation, aux calomnies et aux insultes, comme il peut être exposé à la célébration et à l’hommage. Dans les deux cas, peut-être le premier est-il plus efficace que le second pour fabriquer un bruit de célébrité par le biais de la provocation.
Et le plus étrange, dans la littérature, c’est que, bien souvent, lorsqu’on veut écarter un roman pour une raison ou une autre, cette mise à l’écart peut, au contraire, se transformer en publicité. C’est ce qui est arrivé au roman de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir.
L’exclusion du roman du Goncourt, les affirmations selon lesquelles il aurait été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle, ainsi que celles faisant état de quelques passages plagiés, alors même que le consensus sur sa qualité accompagnait sa parution dès le premier jour et durant les premières semaines de la rentrée littéraire 2026 en France, ont fait de cette polémique une boule de neige qui n’a cessé de grossir, jusqu’à recouvrir presque tous les romans de la rentrée littéraire.
Étrange aussi, dans le monde de la littérature, que l’excès de publicité tue parfois le livre. C’est ce qui est arrivé au roman La Légende de Boualem Sansal, auquel sa maison d’édition a consacré des Millions d’Euros, sans qu’il réalise pour autant les résultats matériels ni littéraires que l’on en attendait. Telle est la singularité de la vie de la littérature et des écrivains, entre rumeur et publicité. Il arrive qu’un écrivain voie son étoile briller au moment même où nous attendons sa disparition, et qu’un livre s’efface au moment même où nous nous attendons à le voir briller. C’est un processus qui n’obéit à aucune logique, sinon à la logique de la littérature !
Par : Amin ZAOUI
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