
Par : Mohammed CHOUAKI
Dans un entretien accordé depuis Asmara, le Ministre Érythréen des Affaires Etrangères Osman Saleh accuse Abou Dhabi de multiplier les emprises portuaires en Afrique à des fins stratégiques plutôt qu’économiques. Derrière cette charge, un vieux contentieux territorial avec les Émirats et une inquiétude plus large face à un rapprochement supposé entre les Émirats Arabes Unis, Israël et l’Éthiopie dans la région.
Une charge frontale contre les groupes portuaires Émiratis
« Les Émirats Arabes Unis poursuivent un Impérialisme portuaire à travers l’Afrique. Ils disposent d’infrastructures portuaires partout dans la région, et les pays Africains doivent se demander pourquoi. Est-ce uniquement pour des raisons économiques ? Non. »
C’est en ces termes que le Chef de la diplomatie Érythréenne, Osman Saleh, a mis en cause la stratégie portuaire des Émirats Arabes Unis (EAU) sur le continent Africain, dans un entretien exclusif accordé au média Middle East Eye.
Le Ministre vise nommément les deux opérateurs portuaires Émiratis, DP World et AD Ports Group, présents ou influents en Égypte, en Tanzanie, ainsi qu’au Somaliland et au Puntland, deux entités Somaliennes qui échappent en grande partie au contrôle de Mogadiscio. Le Puntland a d’ailleurs défié cette année la décision du Gouvernement Fédéral Somalien de rompre ses liens avec Abou Dhabi.
Un contentieux enraciné dans l’histoire récente
Cette défiance n’est pas nouvelle. « Nous ne voulions pas de DP World [en Érythrée] », a rappelé Osman Saleh. ne voulons pas qu’une puissance étrangère dispose d’un hub en Érythrée. Le Ministre a révélé qu’Asmara avait refusé, vers 2016, une demande Émiratie visant à établir une base militaire sur une île de l’archipel des Dahlak — une installation qui devait être partagée avec Israël, soit environ cinq ans avant que les accords d’Abraham ne rendent publique l’alliance stratégique entre Abou Dhabi et Tel-Aviv
.Les relations entre les deux pays se sont dégradées après l’installation, en 2016, d’une base militaire Émiratie dans le port méridional érythréen d’Assab, utilisée par Abou Dhabi pour appuyer, aux côtés de l’Arabie Saoudite, la guerre contre les Houthis au Yémen. Si les combattants de l’indépendance Érythréenne entretenaient historiquement de bonnes relations avec Zayed bin Sultan, fondateur des Émirats, cette proximité ne s’est pas transmise à son fils, l’actuel président Mohamed bin Zayed.
En arrière-plan, la crainte d’une convergence Émirats-Israël
Au-delà de la question portuaire, l’entretien laisse transparaître une inquiétude plus large à Asmara : celle d’un rapprochement entre les Émirats et Israël dans la Corne de l’Afrique. « Nous devons nous demander pourquoi Israël se précipite pour contrôler la Corne de l’Afrique. Pourquoi ont-ils besoin d’une base au Somaliland ? », s’est interrogé Osman Saleh, évoquant des responsables du Somaliland qui réclament ouvertement une présence militaire Israélienne. « Les Émirats Arabes Unis et Israël convergent déjà sur le Somaliland », a-t-il ajouté.
Le Ministre étend cette analyse à l’Éthiopie du Premier Ministre Abiy Ahmed, devenu un allié majeur d’Abou Dhabi, qui lui fournit drones et systèmes d’armes. Il compare la stratégie d’Addis-Abeba à une vision « expansionniste » calquée sur celle qu’il attribue à Israël : « [Abiy Ahmed] a une stratégie des deux eaux, comme Israël. Sauf que pour lui, cela va du fleuve Nil à la mer Rouge », a-t-il affirmé, en référence à la revendication Éthiopienne d’un accès direct à la mer Rouge via le littoral Érythréen.
Sur ses propres relations avec Israël, établies dès l’indépendance de l’Érythrée en 1993, Osman Saleh se veut plus mesuré : « Nous avons décidé de ne pas vouloir de leur Ambassade ici. Nous ne sommes pas hostiles à Israël, mais nous avons simplement décidé de ne pas entretenir de relations. »
Un contexte régional de plus en plus tendu
Cette déclaration s’inscrit dans une série de contentieux qui opposent désormais l’Érythrée aux Émirats Arabes Unis sur plusieurs théâtres régionaux :
• Soudan : Khartoum a annulé en 2022 un accord de 6 Milliards de Dollars avec AD Ports Group pour la construction d’un port sur la mer Rouge, après avoir accusé les Émirats de soutenir les Forces de Soutien Rapide (FSR), une milice paramilitaire accusée de génocide. Asmara a récemment reçu à deux reprises le Chef de l’armée Soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan.
• Éthiopie : l’alliance tactique entre Asmara et Addis-Abeba, forgée pendant la guerre du Tigré (2020-2022), s’est effondrée. L’Éthiopie accuse désormais l’Érythrée de soutenir des factions du Front de Libération du Peuple du Tigré (TPLF), ce que dément Asmara.
• Djibouti : Djibouti-Ville avait déjà annulé, en 2018, une concession accordée à DP World, illustrant une méfiance plus ancienne des pays de la région envers les ambitions portuaires d’Abou Dhabi.
Les Émirats Arabes Unis démentent officiellement toute ambition impérialiste sur le continent Africain et présentent leurs investissements portuaires comme des projets à vocation commerciale et logistique. Plusieurs pays, dont l’Égypte et la Tanzanie, ont d’ailleurs accueilli favorablement ces investissements, preuve que la lecture Érythréenne n’est pas partagée par l’ensemble des capitales Africaines.
Décryptage
Cette sortie du Ministre Érythréen doit être lue à la lumière du différend territorial qui oppose directement Asmara à Abou Dhabi depuis 2016, autour de la base d’Assab et du projet avorté de base partagée avec Israël sur l’archipel des Dahlak. En dénonçant un « impérialisme portuaire » à l’échelle continentale, l’Érythrée universalise un grief national pour peser diplomatiquement sur des dossiers régionaux plus vastes — le Soudan, l’Éthiopie et le Somaliland — où ses intérêts se heurtent frontalement à ceux des Émirats et de leurs partenaires.
Sources : Article rédigé à partir d’un entretien exclusif du Ministre Érythréen des Affaires Étrangères Osman Saleh à Middle East Eye, publié le 12 septembre 2026.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
Views: 13