
Par : Mohammed CHOUAKI
Depuis plusieurs années, une accumulation de rapports d’experts de l’ONU, d’enquêtes de médias internationaux et de publications d’ONG pointe dans la même direction : celle des Émirats arabes unis comme acteur actif de la déstabilisation de plusieurs zones de conflit, du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par le Soudan et la Libye. Panorama d’un dossier documenté que la diplomatie émiratie continue de contester avec constance.
Soudan : le « pont aérien » du Tchad au cœur du dossier
Depuis le déclenchement de la guerre civile Soudanaise, en avril 2023, opposant les Forces Armées Soudanaises aux Forces de Soutien Rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », les Émirats Arabes Unis sont soupçonnés de soutenir clandestinement le camp paramilitaire tout en se présentant publiquement comme médiateur du conflit.
Dès septembre 2023, une enquête du New York Times, fondée sur des images satellite et les témoignages de douze responsables actuels et anciens des États-Unis, d’Europe et de plusieurs pays Africains, révélait qu’un aérodrome et un hôpital de campagne avaient été installés par Abou Dhabi à Amdjarass, ville reculée de l’est du Tchad, à la frontière Soudanaise, où des avions-cargos en provenance des Émirats atterrissaient « presque quotidiennement » depuis juin de la même année. Officiellement, l’opération relevait de l’aide humanitaire : l’agence de presse Émiratie affirmait avoir traité plus de 6 000 patients depuis juillet. Mais selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, à peine 250 réfugiés s’étaient enregistrés à Amdjarass depuis le début de la guerre — un écart qui a nourri les soupçons sur la nature réelle de l’installation.
Un an plus tard, en septembre 2024, une nouvelle enquête du New York Times affirmait que les Émirats « amplifiaient leurs efforts clandestins » pour soutenir les FSR par l’acheminement de ressources financières, d’armes et de drones, utilisant selon le quotidien le Croissant-Rouge Émirati comme façade pour dissimuler des convois d’armes en direction de combattants accusés d’atrocités et de nettoyage ethnique, notamment autour de la ville assiégée d’El Fasher, au Darfour.
Ces accusations ont trouvé un écho institutionnel en avril 2025, lorsque le Guardian a révélé le contenu d’un rapport confidentiel de quatorze pages, rédigé par un panel de cinq experts de l’ONU et transmis au comité des sanctions du Conseil de Sécurité sur le Soudan. Le document recensait au moins 24 vols d’avions-cargos Iliouchine Il-76TD ayant atterri à Amdjarass en l’espace d’un an, en provenance des aéroports Émiratis de Ras Al-Khaimah et d’Al Ain, dans l’Émirat d’Abou Dhabi, empruntant ensuite au moins trois itinéraires terrestres vers le Soudan voisin. Les experts Onusiens y décrivaient un « nouveau pont aérien régional », relevant par ailleurs des anomalies de vol — disparitions radar en plein trajet, décollages non enregistrés — qui « soulevaient des questions sur de possibles opérations clandestines », tout en précisant que ces éléments ne constituaient pas, en l’état, une preuve formelle.
Reuters a apporté, le 29 avril 2025, un élément matériel supplémentaire : selon une lettre de la mission bulgare auprès de l’ONU, des obus de mortier de 81 mm exportés par la Bulgarie vers l’armée Émiratie en 2019 portaient le même numéro de série que des munitions saisies en novembre 2024 dans un convoi destiné aux FSR, dans le Nord-Darfour. Sollicités par le panel d’experts pour fournir les manifestes de cargaison de quinze vols reliant les Émirats à Amdjarass et à N’Djamena, les Émirats ont d’abord refusé, invoquant un délai trop court, avant de communiquer des données faisant état d’environ 22 tonnes de marchandises humanitaires — à peine la moitié de la capacité d’un Iliouchine Il-76.
Des armes qui parlent
Au-delà des soupçons logistiques, plusieurs organisations ont recueilli des preuves matérielles sur la nature des armements utilisés par les FSR. Dans un rapport publié le 9 septembre 2024, « Fanning the Flames », Human Rights Watch a identifié, sur des photographies diffusées dès le 25 juillet 2023, des caisses de munitions thermo bariques de 120 mm fabriquées par l’entreprise publique serbe Yugoimport, expédiées depuis Belgrade en 2020 au commandement logistique interarmées des forces armées Émiraties, à Abou Dhabi. Une vidéo publiée le 18 avril 2024 montrait six caisses supplémentaires de ces munitions, dont le numéro de contrat renvoyait à Adasi, filiale du groupe d’armement émirati Edge Group.
L’ONG a recensé huit photographies et neuf vidéos montrant un drone distinctif utilisé par les FSR, parfois équipé de ces munitions, dont la première occurrence documentée au Soudan remonte au 2 juin 2023, sans toutefois établir la chaîne exacte de livraison entre les Émirats et la milice.
Amnesty International a, de son côté, documenté en juillet 2024 la présence au Darfour de véhicules blindés récemment fabriqués aux Émirats, qualifiant Abou Dhabi de « fournisseur important d’armes » des FSR et pointant l’aéroport Tchadien d’Am Djarass comme itinéraire de transfert. En mai 2025, une nouvelle investigation de l’ONG a identifié, sur les lieux d’une frappe de drone ayant tué treize personnes le 9 mars 2025 près d’al-Malha, dans le Nord-Darfour, des fragments d’une bombe guidée Chinoise Norinco GB50A fabriquée en 2024, un armement pouvant être largué uniquement par les drones Wing Loong II et FeiHong-95 utilisés par les FSR et fournis, selon Amnesty, par les Émirats.
L’organisation a également relevé à Khartoum la présence d’obusiers Chinois AH-4 de 155 mm dont les Émirats seraient, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute, l’unique acheteur connu.
Cette tendance s’est confirmée à l’automne 2025 : selon des informations de renseignement Américain citées le 28 octobre 2025 par le Wall Street Journal — issues de rapports distincts de la Défense Intelligence Agency et du bureau du renseignement du département d’État —, les livraisons d’armes Émiraties aux FSR se sont intensifiées depuis le printemps 2025 : drones Chinois sophistiqués, armes légères, mitrailleuses lourdes, véhicules, artillerie, mortiers et munitions, dans un contexte marqué par des frappes de drones contre Port-Soudan.
Des mercenaires colombiens jusqu’à El Fasher
En mai 2026, Human Rights Watch a documenté un autre volet du soutien Émirati présumé : le recrutement de contractants militaires privés colombiens déployés au Darfour aux côtés des FSR. Ces combattants auraient été engagés en Colombie par la société A4SI, puis employés et rémunérés par Global Security Services Group (GSSG), société de sécurité basée à Abou Dhabi. Fondée en 2016 par Ahmed Mohammed al-Humairi, alors Secrétaire Général de la Cour Présidentielle des Émirats et rattaché hiérarchiquement au Vice-Président Cheikh Mansour ben Zayed Al Nahyane — frère du Président Mohamed ben Zayed —, GSSG est passée en juillet 2017 sous le contrôle de Mohamed Hamdan Al-Zaabi, partenaire de longue date d’Al-Humairi. La société se présente elle-même comme « le seul prestataire de services de sécurité privée armée pour le gouvernement des Émirats arabes unis ».
Human Rights Watch précise ne pas affirmer que les personnes citées avaient une connaissance directe du recrutement, mais estime que cet apport s’inscrit dans un soutien militaire plus large susceptible de constituer une aide à la commission de crimes de guerre.
Dubaï, plaque tournante financière du système FSR
Parallèlement au volet militaire, une série d’enquêtes de l’organisation Américaine The Sentry a mis au jour, en 2025 et 2026, un vaste réseau d’entreprises basées à Dubaï et liées aux dirigeants des FSR. Publiée le 2 octobre 2025, une première enquête a identifié plus d’une douzaine de sociétés liées à Hemedti et à sa famille — commerces de bijoux, société de décoration intérieure, cabinet de conseil en gestion — ainsi que quatre sociétés de négoce d’Or et de métaux précieux créées par trois intermédiaires.
Selon The Sentry, l’or extrait clandestinement de l’ouest du Soudan est importé aux Émirats puis revendu sur les marchés internationaux, fournissant aux FSR les devises fortes nécessaires à la poursuite du conflit ; un document comptable interne des FSR ayant fuité suggère que ce dispositif fonctionne depuis au moins 2019. Huit sociétés et un intermédiaire, Abozer Habib, ont depuis été sanctionnés par le département du Trésor Américain.
Une deuxième enquête, publiée le même mois, a précisé les contours de ce réseau en remontant au parcours de Mazin Fadlalla, qui avait acheté dès 2019, via la société Tardive General Trading, des centaines de pick-up Toyota destinés à être transformés en « technivals » pour les FSR.
En avril 2026, une enquête du Guardian fondée sur des documents immobiliers ayant fuité et analysés par The Sentry a chiffré à plus de 20 biens, pour une valeur totale de 17,7 Millions de Livres Sterling, le patrimoine immobilier dubaïote lié à la direction des FSR — dont des villas près de l’hippodrome de Meydan et un appartement dans la tour Burj Khalifa. Nick Donovan, enquêteur senior de The Sentry, y déclare qu’« outre la fourniture d’armes à la milice, les Émirats permettent aux FSR de bâtir un complexe militaro-industriel » et que « la famille Dagalo s’est également assuré un refuge pour sa fortune » sur le sol Émirati. La même enquête souligne le rôle du réseau de mercenaires Colombiens soutenu par les Émirats dans la prise d’El Fasher par les FSR.
La Libye, un précédent documenté depuis 2011
Le dossier Soudanais n’est pas un cas isolé. Dès 2011, l’ONU a imposé, par la résolution 1973, un embargo sur les armes à destination de la Libye, renforcé en 2014 après l’éclatement du pays en factions rivales. Dans son rapport final de 548 pages publié en mars 2021, le groupe d’experts de l’ONU sur la Libye jugeait cet embargo « totalement inefficace », estimant que « les violations sont étendues, flagrantes et commises au mépris total des mesures de sanctions » par les États soutenant directement les parties au conflit.
Plusieurs rapports antérieurs du même groupe d’experts avaient nommément mis en cause les Émirats Arabes Unis : construction d’une base aérienne à Al-Khadim, dans l’est Libyen, livraison d’avions de combat et de véhicules militaires aux forces du maréchal Khalifa Haftar. Le détail des livraisons documentées inclut des hélicoptères d’attaque en avril 2015, un hélicoptère Mi-24P retracé jusqu’au Bélarus — qui a confirmé avoir livré quatre appareils aux Émirats en 2014 —, ainsi que, en avril 2016, 93 véhicules blindés de transport de troupes et 549 véhicules blindés et non blindés livrés à Tobrouk via l’Arabie Saoudite, puis, en janvier et avril 2017, d’importantes cargaisons de pick-up Toyota et de 4×4 blindés transitant par Port-Saïd, en Égypte.
Le Sahel et l’or du sang
Un troisième axe documenté par les enquêtes internationales concerne le Sahel, où les Émirats jouent un rôle moins direct sur le plan militaire mais central sur le plan financier, à travers le commerce de l’or. Selon un rapport de 2023 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, cité par la BBC en juillet 2025, l’essentiel de l’Or issu de l’exploitation artisanale au Sahel aboutit aux Émirats, devenus un centre Mondial du raffinage et du négoce de ce métal. Cette production est disputée par des groupes armés, y compris Djihadistes, qui y trouvent une source de revenus alimentant leur expansion territoriale au Mali et au Burkina Faso.
Pour Alex Vines, de Chatham House, « il existe un net chevauchement entre l’expansion des groupes extrémistes violents et les zones de production artisanale qu’ils cherchent à contrôler » ; une fois fondu aux Émirats, cet « or du sang » rejoint ensuite les circuits de la bijouterie, de la dentisterie ou du marché des lingots, sans qu’il soit plus possible d’en tracer l’origine. Les Émirats ont annoncé en 2021 leurs propres normes d’exploitation aurifère éthique, mais ce cadre demeure volontaire.
La Corne de l’Afrique : ports, bases et rivalités régionales
Dans la Corne de l’Afrique, l’influence émiratie s’est construite depuis une décennie autour d’un triptyque ports-bases-formation militaire. À Berbera, au Somaliland, les Émirats ont obtenu l’autorisation d’installer une base militaire quelques semaines avant de conclure, via l’opérateur P&O Ports, un accord de concession portuaire de trente ans à Bosaso, au Puntland, pour 336 millions de dollars ; le groupe DP World a par ailleurs investi 442 millions de dollars dans la modernisation du port de Berbera.
En Érythrée, le port d’Assab a servi de base arrière à l’Arabie Saoudite et aux Émirats pour leur guerre au Yémen contre les rebelles Houthistes. À Djibouti, la relation s’est en revanche dégradée : le 22 février 2018, les autorités Djiboutiennes ont repris de force le contrôle du terminal à conteneurs de Doraleh, dont DP World détenait 33 % depuis 2006, en dépit d’une décision de la Cour d’arbitrage international de Londres ayant rejeté les accusations de corruption formulées par Djibouti.
Sur le plan militaire, un partenariat de formation avec l’armée Somalienne, engagé en 2014, a été suspendu par Abou Dhabi en 2018 en pleine crise diplomatique du Golfe avec le Qatar, avant d’être relancé par un accord de coopération sécuritaire et antiterroriste signé en janvier 2023. Les Émirats ont depuis financé et formé la police militaire Somalienne, déployé des véhicules militaires dans le Jubaland en mars 2023, puis mené en juin de la même année leur première frappe aérienne cinétique documentée en Somalie, à l’aide d’un drone turc Bayraktar, contre un village tenu par des Djihadistes dans la région de Galguduud. En février 2024, une attaque du groupe Chabab contre le centre d’entraînement General Gordon, à Mogadiscio, dirigé par les Émirats, a fait dix-huit morts, dont trois ressortissants Émiratis.
Cette présence s’inscrit, selon le Soufan Center, dans une stratégie plus large de projection de puissance le long de la mer Rouge et du golfe d’Aden visant à contenir l’influence iranienne et à consolider le partenariat avec l’Arabie Saoudite — quitte à entrer en tension avec Riyad elle-même, les Émirats étant accusés de continuer à soutenir les séparatistes du Conseil de transition du Sud, au Yémen, pour préserver leur accès aux installations portuaires du golfe d’Aden.
Abou Dhabi dément
Face à l’accumulation de ces constats, la diplomatie Émiratie a opposé des démentis répétés et constants. Le 9 mai 2025, au lendemain de la publication du rapport d’Amnesty International sur les armes Chinoises, le Ministre adjoint Émirati chargé des affaires de sécurité et militaires, Salem Aljaberi, a qualifié les allégations de « sans fondement » et « dépourvues de preuves étayées », précisant que le système d’armes en question était « disponible sur le marché international depuis près d’une décennie ». Plus récemment, dans une déclaration adressée à la Mission d’établissement des faits de l’ONU sur le Soudan, la mission permanente Émiratie à Genève a « réaffirmé » que les Émirats Arabes unis « ne sont pas impliqués dans la guerre civile au Soudan » et n’ont « fourni d’armes ni aucun matériel connexe à aucune partie au Soudan depuis le déclenchement du conflit en avril 2023 ».
Un faisceau de preuves convergent
Du Darfour à Boosaaso, en passant par Tobrouk et les mines artisanales du Sahel, le faisceau d’enquêtes indépendantes, de rapports Onusiens et d’investigations financières converge vers un même constat : celui d’une puissance du Golfe qui, forte de sa richesse et de ses réseaux commerciaux, projette une influence discrète mais tangible sur plusieurs théâtres de conflit Africains — une influence qu’Abou Dhabi continue, à chaque étape, de contester.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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