
Par : Amin ZAOUI
Chronique hebdomadaire de tous les jeudis
Il y a une guerre contre la philosophie, qui se déroule au grand jour de l’Histoire. La guerre contre la philosophie n’est pas née de notre époque politique et religieuse actuelle. C’est une pratique ancienne qui remonte aux premiers siècles de l’islam. Les musulmans et les Arabes ont une longue expérience de cette guerre, et ils ont, en la matière, leurs histoires et leurs échafauds !
Et lorsque nous disons qu’il existe aujourd’hui une guerre contre la philosophie, cela signifie-t-il que rien n’a changé. Les musulmans d’aujourd’hui sont fiers et se gargarisent en évoquant certains grands noms de la philosophie dont la renommée est parvenue jusqu’au Monde Occidental, tels qu’Ibn Rochd, Ibn Sina, Al-Rawandi, Al-Hallaj et Ibn Al-Muqaffa. Ils crient du haut des tribunes que leurs écrits ont influencé la raison Européenne moderne, caractérisée par l’autorité de la rationalité, du pragmatisme, de la critique et de la laïcité. Cela est totalement vrai. Mais ils oublient que ces noms dont ils sont aujourd’hui si fiers et dont ils se glorifient ont, en leur temps, subi toutes sortes de persécutions, de meurtres, de tortures, d’exils et d’emprisonnements ; et que nombre des œuvres de ces mêmes noms dont ils se vantent ont été brûlées, et que, dans certains cas, leurs auteurs furent brûlés avec leurs livres.
Il y a une guerre déclarée contre la philosophie. Cela signifie que la réalité d’aujourd’hui ressemble, dans une large mesure, à celle d’hier, que les pratiques n’ont guère changé. Des figures contemporaines de la philosophie et de la pensée critique libre ont été assassinées, emprisonnées, exilées ou réduites au silence, tels que Hussein Mroueh, Mehdi Amel, Farag Foda, Naguib Mahfouz, Mohammed Ahmed Khalaf, Nasr Hamid Abou Zeid, Hadi Alawi, Mahmoud Mohammed Taha, Taha Hussein, Ali Abdel Razek, Tahar Haddad et tant d’autres.
Lorsqu’on déclare la guerre à la philosophie, c’est qu’une guerre ouverte et systématique est menée contre la raison et contre les questions qui dérangent ; c’est une nouvelle manière de mettre sous tutelle la liberté de penser et de créer. À travers les débats qui se déroulent entre les élites universitaires et non universitaires en Égypte, en Tunisie et en Algérie, il apparaît clairement que la philosophie vit un état de siège et subit une guerre menée contre elle par les forces des Frères musulmans et les courants salafistes au sein du système de l’enseignement secondaire et universitaire.
Et tout cela se déroule au grand jour de l’Histoire. Après avoir marginalisé la sociologie, rurale, industrielle, démographique et culturelle, dont l’enseignement était largement répandu dans les universités au cours des années soixante et soixante-dix, voici maintenant venu le tour de la philosophie. Elle est combattue à travers des pseudo-prétextes dissimulant une idéologie obscurantiste.
Quel est donc le plan idéologique qui conduit cette guerre contre la philosophie dans les systèmes de l’enseignement secondaire et universitaire des pays Arabes et des pays d’Afrique du Nord ? À la tête des meneurs de la guerre contre la philosophie viennent le courant salafiste et celui des Frères Musulmans. Ce dernier a fermement mis la main sur l’école. Depuis le début des années soixante, les Frères Musulmans, puis plus tard les Salafistes dans toutes leurs diverses formes idéologiques et organiques, se sont employés à coloniser l’école, la considérant comme le lieu stratégique et sensible où ils pouvaient former une génération de « janissaires » de la science et de la pédagogie, refusant toute modernisation et toute liberté de pensée.
Ce qui inquiète la pensée totalitaire ou des dirigeants des courants des Frères musulmans et des salafistes dans la présence de la philosophie au sein de la société et des institutions, c’est qu’elle se fonde sur la raison, la critique et la question. Or ce trio constitue l’ennemi premier de la pensée du « troupeau », sur lequel reposent les courants des Frères Musulmans et des Salafistes. La pensée populiste religieuse est la mamelle généreuse dont ces deux courants conservateurs se nourrissent politiquement, socialement et culturellement dans leur guerre contre la philosophie.
Chaque fois que règnent la raison et la critique, et que se multiplient les questions qui dérangent, le troupeau se disperse autour des Frères Musulmans ou le chapelet Salafiste se défait. Leur pouvoir politique se trouve alors en danger. La seconde force qui s’accorde aux courants des Frères Musulmans et des Salafistes dans leur guerre contre la philosophie, est représentée par la majorité des régimes politiques des pays Arabes et d’Afrique du Nord. Ces régimes, lorsqu’ils sentent qu’ils commencent à perdre une part, grande ou petite, de leur pouvoir et de leur
« prestige » au sein de la société, et que la peur commence à habiter leurs institutions et leurs dirigeants sous l’effet du vent du changement qui souffle, se retrouvent à s’allier, directement ou indirectement, aux forces conservatrices afin de maintenir « l’organisation du troupeau », fondée sur la soumission aveugle, l’absence de critique et l’assassinat de la raison. Les régimes politiques, lorsqu’ils vivent dans un état de « peur », produisent automatiquement une culture de « l’intimidation », une culture du « complot extérieur », de « l’ennemi extérieur », de « l’atteinte au patrimoine » et autres discours du même genre, dont l’objectif est d’exporter la crise intérieure vers le spectre d’un ennemi extérieur. Et dans tout cela, la philosophie constitue, par ses questions et par l’audace de sa critique, l’une des sources du « casse-tête » du pouvoir.
Les régimes politiques des pays du Sud, eux aussi, ne veulent pas d’un citoyen qui pose des questions, qui s’interroge ou qui critique. Ils se sentent à l’aise avec une société composée d’individus plutôt que de citoyens, car la citoyenneté représente un danger pour ces régimes. Elle est, en elle-même, une philosophie qui exige nécessairement la protection de la liberté de penser, d’opinion et de différence, ainsi que leur valorisation. Et lorsque ces régimes prennent part à la guerre contre la philosophie, ils le font sous prétexte que la philosophie suscite la « discorde » et que « la discorde est pire que le meurtre ». Leur participation à cette guerre contre la philosophie se fait donc sous des slogans séduisants, tels que l’argument de la « recherche de la stabilité ». Or, ils ne font aucune distinction entre la « stabilité » et la « stagnation ». Car la philosophie s’oppose à la stagnation et appelle à remettre en question les croyances fondées sur des postulats qu’il faut démolir et reconstruire selon une vision nouvelle et constamment renouvelée.
Bien souvent, les régimes politiques Arabes, qui vivent dans un état d’étouffement populaire, confient aux Frères Musulmans et aux Salafistes la mission de combattre la philosophie. Ce « travail par procuration » se manifeste par leur silence face à ce que ces derniers entreprennent contre la raison et la rationalité à l’école, à l’université ou dans les médias, autant d’institutions placées sous la protection de l’État ou relevant de son autorité. C’est ainsi que se manifeste l’alliance entre la voix des Frères Musulmans et celle des Salafistes, d’une part, et les régimes politiques en place, d’autre part, dans leur guerre contre la philosophie. Leur objectif ultime et majeur est de faire taire la raison et de donner libre cours à la bouffonnerie et le charlatanisme sous toutes ses formes.
Les sociétés gouvernées par le charlatanisme sont des sociétés fragiles, susceptibles d’exploser, à tout moment ; des sociétés qui vivent comme avec une ceinture explosive. Elles ne souhaitent pas la présence de la philosophie, car celle-ci est l’Arbre de la raison. Lorsque, dans nos sociétés, la raison devient un terrain de culture pour la superstition, elle n’hésite pas à mener la guerre contre la philosophie. Dans les sociétés dominées par la pensée des Frères Musulmans et des Salafistes, la raison du citoyen n’a aucun rôle, car ce citoyen a confié la tâche de penser à un autre: à son maître, à son cheikh. Il n’a donc nul besoin de raison, de critique ou de questionnement, puisqu’il y a quelqu’un pour le faire à sa place. Quant à lui, son rôle se limite à applaudir et à suivre.
Or, la philosophie est venue combattre la confiscation de la raison et critiquer la paresse intellectuelle. C’est pourquoi elle vit une guerre idéologique aux contours clairement définis. Les théoriciens et les dirigeants de la pensée des Frères Musulmans et des Salafistes veulent un citoyen sans raison, dans la boue de la superstition. Une société dans laquelle la philosophie ne prospère pas est une société exposée à la domination de la culture de la corruption sous toutes ses formes : corruption financière, corruption politique, corruption morale et corruption religieuse.
Et parce que la philosophie est la sœur jumelle de la liberté du citoyen et sa protectrice, les sociétés où l’on fait la guerre à la philosophie sont des sociétés qui occultent la liberté individuelle ou collective et la considèrent comme une démesure, une discorde, une atteinte à la religion ou à l’essence divine. Et dans tout cela, ils s’érigent eux-mêmes en ombres de Dieu, prononcent des jugements en Son nom, alors que leur objectif fondamental est de confisquer la religion et de la transformer en un capital commercial, en une entreprise privée.
Par : Amin ZAOUI – Oran
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