
Par : Amin ZAOUI
Chronique Hebdomadaire du jeudi
La femme n’est pas une honte, la femme est une révolution, une richesse et une noblesse. En toute simplicité, en observant attentivement cette angoisse identitaire et culturelle que vit la femme Algérienne, et qui se manifeste visiblement dans les comportements, dans la manière de s’habiller, dans l’accent de la langue quotidienne comme dans la présence dans l’espace public, je me dis: «Notre société souffre d’une grande absence de capital symbolique féminin national.»
C’est sur ce capital que devrait, en principe, se construire la personnalité de la femme d’aujourd’hui, comme celle de l’homme, loin de toute dissolution dans des modèles importés d’ici ou de là.
Lorsque nous constatons à quel point certaines femmes Algériennes cherchent à imiter, dans leur comportement, leur manière de vivre la religion ou encore leur accent, des femmes omniprésentes sur les écrans et les réseaux sociaux, nous comprenons que quelque chose s’est profondément dérèglé dans notre société : nos figures féminines nationales, exemplaires et accomplies, ont été marginalisées, dévalorisées ou déformées, au point de ne plus constituer des modèles de référence.
Ici, je propose une lecture socioculturelle sur la réalité de l’icône Djamila Bouhired, ce symbole qui ne se ternit pas, et qui vit toujours parmi nous, dans son appartement à Alger. Que Dieu lui accorde longue vie ! Un ange qui marche sur terre ! Et je suis certain que beaucoup de femmes Algériennes, comme beaucoup de femmes d’Afrique du Nord et du Monde Arabe, pensent que la Moudjahida et révolutionnaire Djamila Bouhired a quitté ce monde depuis longtemps. Certaines vont peut-être même jusqu’à croire qu’elle est tombée en martyre pendant la Révolution de Libération.
Croire que Djamila Bouhired est morte n’est pas innocent. Cette idée n’est pas née de nulle part : elle s’explique par sa marginalisation de la scène médiatique et sa mise à l’écart des espaces qui participent à la construction de la conscience historique et sociale en Algérie. Oui, Djamila Bouhired est toujours aussi belle et élégante, avec des positions claires et audacieuses. Femme cultivée, grande lectrice, intelligente, elle n’a jamais donné sa langue au chat, ni ne l’a mise dans sa poche : sa langue est la moitié d’elle-même. Djamila Bouhired est une citoyenne critique. Elle ne compose ni avec la bêtise, ni avec la paresse, ni avec l’hypocrisie sous toutes ses formes, politiques, culturelles ou religieuses.
Pourquoi cette absence d’une femme qui a été un axe majeur de l’histoire contemporaine de l’Algérie ? L’Algérie n’a pas besoin de fouiller longtemps dans sa mémoire pour y déterrer une figure qui réunisse toutes les qualités historiques : la sincérité, le courage et le patriotisme, dans leur dimension humaine et universelle.
Djamila Bouhired, qui a longtemps inspiré et interpellé les politiques, les juristes, les poètes, les dramaturges, les cinéastes et les plasticiens, est toujours parmi nous. À plus de quatre-vingt-dix ans, elle demeure d’une présence et d’un éclat rares. Elle sourit, elle critique, et n’hésite jamais à donner son avis, quelle que soit la personne, le Parti ou le Pouvoir qui se trouve derrière la situation dont elle parle. Djamila Bouhired, en tant que symbole, n’appartient pas à une quelconque utopie historique qui pourrait nous tromper. Elle appartient à notre réalité quotidienne, à cette réalité qui tantôt vacille, tantôt se relève.
La pérennité de la légende de Djamila Bouhired tient à sa capacité à rester intacte, sans jamais tomber dans la banalisation politique ni dans l’opportunisme héroïque. Que le symbole conserve toute sa puissance symbolique malgré le contact avec une réalité traversée par les fractures et la corruption, voilà le miracle de Djamila Bouhired !
Les temps politiques ont beaucoup changé dans le pays. Les idéologies dominantes et rivales se sont succédé, du socialisme au capitalisme, puis à l’islamisme. Mais Djamila Bouhired, elle, est restée belle et debout, au-dessus de tous ces changements. Voilà le miracle de Djamila Bouhired ! Les gouvernements se succèdent, des régimes militaires ou politiques sont renversés, des Parlements où l’on ne fait qu’applaudir sont installés, des consciences sont vendues et d’autres achetées.
Mais Djamila Bouhired, elle, est restée indomptable, refusant toute domestication, au-dessus de tous les marchés et de toutes les bourses. Voilà le miracle de Djamila Bouhired. Malgré les conflits identitaires et linguistiques qui traversent l’Algérie, entre les Amazighs qui luttent pour retrouver leur langue et leur culture, ceux qui défendent l’Arabe et l’Arabité, les Francophones qui redoutent le recul du Français et ceux qui rêvent de la généralisation de la langue de Shakespeare, Djamila Bouhired est restée attachée à une seule identité : l’Algérie !
Des Présidents, des Rois, des Sultans et des Princes, en Orient comme en Occident, l’ont reçue avec les honneurs réservés aux Reines. Mais Djamila Bouhired n’a jamais perdu son équilibre. Elle n’a jamais permis que les tapis rouges déroulés pour l’accueillir deviennent un écran isolant entre elle et la terre qu’elle avait foulée dans les quartiers populaires et modestes d’Alger.
Djamila Bouhired est aux côtés des causes qui tiennent à cœur aux véritables intellectuels, sans jamais se prétendre elle-même intellectuelle. Djamila Bouhired aime beaucoup la poésie d’Adonis, mais elle ne s’est jamais invitée à la table de la poésie. Elle, dont aucun poète Arabe n’a échappé au charme de la légende, a été célébrée par tous les poètes des années cinquante et soixante. Elle est entrée dans le poème classique, y devenant rime, puis elle a habité le poème en prose, où elle fut une note musicale irremplaçable.
Les panarabistes ont tenté de gagner Djamila Bouhired à leur cause, mais elle leur a résisté et est restée fidèle à l’hymne national : Qassaman. Les marchands d’un patriotisme chauvin ont tenté de tirer profit du nom de Djamila Bouhired ; mais sa langue fut pour eux plus tranchante que l’épée. Les islamistes ont tenté de la séduire pour qu’elle leur serve de clé d’accès à cette page de l’histoire qu’ils avaient mal écrite. Elle s’y est refusée et s’est dressée devant eux comme un rempart infranchissable.
Voilà Djamila Bouhired ! Les Francophiles ont, eux aussi, tenté de la rallier à leur cause. Mais son accent Algérois et la voix de Sidi Abderrahmane Al-Thaâlibi, le gardien d’Alger, n’ont cessé de résonner à ses oreilles.
Voilà Djamila Bouhired ! L’Algérie a connu le terrorisme. La mort était partout, matin et soir : à l’université, dans les autobus, dans les hôpitaux, dans les écoles, sur les trottoirs, dans les maisons et jusque dans les lits. L’Algérie a vécu la terreur à son paroxysme. Pourtant, Djamila Bouhired n’a pas quitté le pays. Elle ne s’est réfugiée ni à l’Est ni à l’Ouest, n’a demandé ni protection ni droit d’asile. Elle est restée chez elle, dans son appartement au cœur de la capitale.
Voilà Djamila Bouhired ! Djamila Bouhired a subi une opération chirurgicale complexe sans jamais se plaindre auprès d’un Président ou d’un Prince. Elle est restée une fille du peuple, réclamant son droit, rien de plus que son droit. Et malgré les blessures du corps, l’esprit, lui, est resté intact, tout comme ses convictions.
Voilà Djamila Bouhired. La manière de s’habiller des Algériennes a beaucoup changé, tantôt sous l’effet de la peur, de l’intimidation et des assassinats, tantôt sous l’influence de la propagande islamiste des Frères musulmans. Mais Djamila Bouhired, elle, est restée fidèle à elle-même, maîtresse de son corps comme de sa tenue.
Les vents de l’idéologie et le monde de l’hypocrisie ne l’ont jamais ébranlée. Elle est demeurée une femme de pudeur et de raison, au verbe libre. Comme elle avait affronté le colonisateur, elle a affronté les marchands de religion par sa manière naturelle, élégante et pudeur.
Pour redonner à Djamila Bouhired sa place dans la société et faire vivre parmi nous ce qu’elle représente, il faut lui ouvrir les portes des écoles et des universités. Qu’elle y parle, que les jeunes filles, dont les prédicateurs et les marchands de la religion politique ont embrigadé les esprits, puissent la voir et découvrir enfin leurs propres grands-mères dans ce qu’elles ont eu de plus beau.
Le film Djamila, réalisé par Youssef Chahine dans les années soixante, demeure à ce jour l’unique film consacré à l’icône. Depuis, personne n’a osé se lancer dans une nouvelle aventure cinématographique pour faire revivre Djamila Bouhired et la présenter, dans un langage cinématographique nouveau, à une génération que la culture de la consommation a défigurée. Quant au théâtre Algérien, il ne lui a consacré ni épopée ni pièce, alors que les occasions n’ont pas manqué.
L’absence de Djamila Bouhired du cinéma, du théâtre et du débat sur la femme est une véritable conspiration contre l’histoire. Une conspiration contre la femme Algérienne qui a fait l’histoire. Et, dans le même temps, elle ouvre la voie à l’installation d’une image défigurée de la femme Algérienne, victime d’une culture de la dénaturation et du lavage de cerveau.
L’Algérie nouvelle ne se construit pas uniquement par ses réalisations matérielles, aussi importantes soient-elles. Car ces réalisations, si elles ne reposent pas sur un solide capital symbolique, sur des figures capables de résister à l’aliénation et au défaitisme, sont vouées à s’effondrer rapidement.
Djamila Bouhired est sans doute le plus précieux de ces symboles : un capital vivant, qui marche encore dans nos rues et vit parmi nous, mais que nous maintenons dans l’oubli et la marginalisation. Lorsqu’une société perd les symboles qui ont fait son histoire et sa grandeur – ceux de son histoire profonde, de la Révolution, de la culture et des arts -, le citoyen se trouve contraint de chercher ailleurs, dans d’autres cultures, des figures auxquelles s’identifier et qu’il puisse prendre pour modèles.
Une telle situation expose la société tout entière à un dangereux processus d’aliénation. Célébrer l’icône Djamila Bouhired, c’est contribuer à préserver le pays de l’effondrement moral, culturel, religieux et politique.
Par : Amin ZAOUI – Oran
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