
La richesse que nous jetons chaque jour
Par : Dr Amina Salhi
Pourquoi les sous-produits de l’industrie agroalimentaire doivent-ils devenir une matière première pour une nouvelle industrie en Algérie ?
En Algérie, nous parlons beaucoup d’augmentation de la production agricole, d’extension des superficies, de développement de l’industrie agroalimentaire et de réduction de la facture des importations.
Mais une question reste encore insuffisamment posée :
Que faisons-nous de tout ce qui reste de cette production ?
Épluchures, noyaux, pulpes, sons, résidus de fruits et légumes, sous-produits de l’oléiculture, résidus des minoteries, des abattoirs et des industries agroalimentaires…
S’agit-il réellement de déchets ?
Ou les appelons-nous « déchets » simplement parce que nous n’avons pas encore suffisamment exploité leur valeur économique ?
La question n’est pas uniquement environnementale. Elle est également économique, alimentaire et industrielle.
Plusieurs travaux algériens récents ont étudié différents sous-produits de l’industrie agroalimentaire, notamment les résidus d’agrumes, de tomate, de pomme de terre et d’olive, les sous-produits de la datte, les sons de blé et la mélasse. Certains peuvent, après caractérisation, traitement et formulation appropriés, être intégrés dans l’alimentation animale et contribuer ainsi à une meilleure valorisation des ressources locales.
Et c’est là qu’apparaît une question stratégique :
Pourquoi importer certains composants de l’alimentation animale alors que notre économie génère elle-même des matières secondaires susceptibles, lorsqu’elles sont sûres et nutritionnellement adaptées, d’entrer dans certaines formulations alimentaires ?
Il ne s’agit évidemment pas de transformer n’importe quel déchet en aliment.
La sécurité sanitaire doit rester la première condition.
Chaque matière doit faire l’objet d’une caractérisation, d’analyses, d’une évaluation des risques, d’un traitement approprié et d’un contrôle conforme aux exigences réglementaires.
Mais le principe économique est simple :
une matière qui représente aujourd’hui un coût d’élimination peut, grâce à la technologie, devenir une matière première ayant une valeur et un marché.
Cette approche est particulièrement intéressante pour la filière des viandes rouges.
Le coût de l’alimentation constitue en effet l’un des principaux déterminants de la rentabilité de l’élevage. La valorisation de certains sous-produits locaux, lorsqu’ils sont sûrs et adaptés, peut donc contribuer à réduire une partie des coûts alimentaires et à renforcer l’utilisation des ressources disponibles localement.
Mais l’enjeu dépasse largement l’alimentation animale
Selon leur nature et leurs caractéristiques, les sous-produits agroalimentaires peuvent être orientés vers plusieurs filières : alimentation animale, fertilisants organiques, bioénergie, extraction de composés à valeur ajoutée, matières premières industrielles, voire certaines applications pharmaceutiques ou cosmétiques.
Dans le secteur des abattoirs, le potentiel est également important.
Certains sous-produits peuvent être récupérés, transformés et valorisés au lieu d’être considérés uniquement comme des matières à éliminer.
Nous ne parlons donc pas simplement d’une idée théorique. La valorisation des sous-produits peut devenir une véritable activité économique. Le véritable problème n’est pas l’absence de matière première.
Le problème réside davantage dans l’absence d’une chaîne organisée permettant de relier cette matière au marché.
Nous devons passer progressivement de :
Production → sous-produit → élimination
à : Production → sous-produit → collecte et tri → caractérisation → traitement → contrôle sanitaire → transformation → nouveau produit → marché.
C’est ici qu’apparaît une véritable opportunité d’investissement.
Pourquoi ne pas développer des unités spécialisées, implantées à proximité des pôles agricoles et agroalimentaires, capables de collecter, trier, analyser, traiter et valoriser ces matières secondaires pour les orienter ensuite vers les fabricants d’aliments, d’engrais, d’énergie ou d’autres industries ?
Au lieu que chaque entreprise considère séparément ses sous-produits comme un problème à gérer, nous pouvons construire un véritable écosystème économique autour des matières secondaires agricoles et agroalimentaires.
Mais une condition est incontournable : la sécurité
La plus grande erreur serait de considérer tous les sous-produits comme automatiquement utilisables.
Certains peuvent présenter des risques microbiologiques, chimiques ou toxicologiques. D’autres nécessitent un séchage, un traitement, des conditions de stockage ou une transformation spécifique.
C’est pourquoi les laboratoires doivent être au cœur de cette industrie et non constituer une étape secondaire.
Analyser – Caractériser – Évaluer les risques – Déterminer le traitement approprié.
Puis définir l’utilisation adaptée.
C’est précisément ici que se rencontrent la qualité des produits, la sécurité alimentaire, la médecine vétérinaire, les technologies alimentaires et l’économie.
Du « déchet » à la « ressource nationale » Il est peut-être temps de changer notre manière de regarder ces matières. Tout ce qui sort d’une usine n’est pas nécessairement un déchet. Certains sont des sous-produits. Certains sous-produits peuvent devenir des matières premières. Et certaines matières premières peuvent devenir de nouveaux produits à valeur ajoutée.
C’est là que se trouve l’opportunité.
En reliant l’industrie agroalimentaire à l’agriculture, à l’élevage, à l’énergie et aux industries de transformation, nous ne faisons pas que réduire les déchets.
Nous pouvons créer une nouvelle économie autour de ressources aujourd’hui sous-exploitées. La question nationale ne devrait donc plus être uniquement : combien produisons-nous ?
Elle devrait aussi être :
Combien de valeur sommes-nous capables d’extraire de chaque tonne que nous produisons ? Car une partie de notre richesse alimentaire existe peut-être déjà, mais reste invisible dans les statistiques parce qu’elle ne quitte pas l’exploitation ou l’usine sous sa forme initiale.
La richesse peut être dans l’écorce.
Dans le noyau.
Dans la pulpe.
Dans le son.
Dans les résidus de transformation.
Et dans ces matières que nous n’avons pas encore suffisamment considérées comme une opportunité industrielle.
La sécurité alimentaire ne consiste pas seulement à produire davantage.
Elle consiste aussi à gaspiller moins, transformer davantage et créer davantage de valeur à partir de chaque ressource dont nous disposons.
Le véritable défi pour l’industrie agroalimentaire algérienne pourrait donc être de cesser de considérer les sous-produits comme la fin du processus de production…
et de commencer à les considérer comme le début d’un nouveau processus industriel.
Par : Dr Amina Salhi – Alger
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