Le temps de la prospective est révolu. Il est temps de construire.

Par : Dr Amina SALHI*

L’Algérie doit-elle créer son « Laboratoire Alimentaire National » ?

Pendant des années, nous avons appris à regarder vers 2030, 2050 ou 2100 pour imaginer les futurs possibles de notre alimentation. Nous avons construit des scénarios, formulé des hypothèses et tenté d’anticiper les transformations climatiques, économiques et démographiques.

Mais une question nouvelle s’impose désormais à l’Algérie : sommes-nous encore dans le temps où il faut simplement prévoir l’avenir, ou sommes-nous entrés dans celui où il faut le tester et le construire ?

Le temps de la prospective est révolu. Il est temps de construire.

L’enjeu de la prochaine étape de la sécurité alimentaire Algérienne ne devrait donc plus être uniquement de savoir combien nous produirons demain, mais de savoir comment notre système alimentaire réagirait demain à un choc survenu aujourd’hui.

Tester la crise avant qu’elle n’arrive

Imaginons un scénario : une baisse brutale des précipitations, une hausse mondiale du prix des céréales, une perturbation des chaînes logistiques, une augmentation du coût des engrais ou une tension simultanée sur l’eau et l’énergie.

Que se passerait-il en Algérie ?

Combien de temps nos stocks permettraient-ils d’absorber le choc ?

Quelles filières pourraient compenser immédiatement une baisse de production ?

Quels volumes faudrait-il importer ?

Quel serait l’impact sur les prix ?

Quelles régions seraient les plus vulnérables ?

Et surtout : à quel moment une perturbation deviendrait-elle une véritable crise alimentaire ?

C’est précisément à cette nouvelle génération de questions qu’un                  « laboratoire alimentaire national » pourrait répondre.

Il ne s’agirait ni d’un laboratoire classique, ni d’une simple plateforme numérique. Il serait conçu comme un outil national de simulation, de mesure et d’aide à la décision, capable de tester différents scénarios avant qu’ils ne deviennent des réalités.

L’Algérie dispose déjà de signaux qu’il faut apprendre à lire

Les données disponibles en 2026 montrent d’ailleurs pourquoi cette approche devient nécessaire.

La FAO prévoit pour l’Algérie une production céréalière d’environ 5 millions de tonnes en 2026, soit près de 30 % au-dessus de la moyenne, ce qui constituerait la meilleure récolte depuis 2019. Pourtant, les besoins d’importation de céréales pour la campagne 2026/2027 sont provisoirement estimés à 14,5 millions de tonnes, dont 8,5 millions de tonnes de blé et 5 millions de tonnes de maïs.

Ces chiffres ne doivent pas être lus uniquement comme une question de production.

Ils nous obligent à poser une question plus profonde :

Que se passe-t-il entre ce que nous produisons, ce que nous importons, ce que nous stockons, ce que nous transformons, ce que nous perdons et ce que le citoyen consomme réellement ?

C’est là que commence la véritable ingénierie de la sécurité alimentaire.

Du volume à la résilience

La sécurité alimentaire de demain ne pourra plus être évaluée uniquement en tonnes produites.

Elle devra également être mesurée par la résilience du système.

Un système alimentaire résilient est capable d’absorber un choc sans basculer dans la pénurie, de maintenir l’approvisionnement, de protéger le pouvoir d’achat et de rétablir rapidement son équilibre.

Cela implique de relier dans un même modèle plusieurs variables aujourd’hui trop souvent analysées séparément :

l’eau, l’agriculture, l’énergie, les stocks, les importations, les infrastructures, les prix, la transformation agroalimentaire, l’élevage, la logistique, les pertes alimentaires et la consommation.

Le futur de la sécurité alimentaire se trouve précisément dans cette connexion.

La Banque mondiale insiste elle-même, en 2026, sur la nécessité de repenser la gestion de l’eau à travers le lien entre eau, production alimentaire et commerce, plutôt que de considérer chaque secteur isolément.

Une nouvelle doctrine : simuler avant de décider

L’Algérie pourrait ainsi franchir une étape stratégique : avant de lancer une grande politique agricole ou alimentaire, la soumettre à une batterie de scénarios de crise.

Que se passerait-il si l’eau disponible diminuait de 10 % ? … Et de 20 % ?

Que se passerait-il si le prix international du blé augmentait fortement ?

Si les importations de maïs devenaient plus coûteuses ?

Si une sécheresse frappait simultanément plusieurs bassins agricoles ?

Si les coûts des intrants augmentaient brutalement ?

Si une perturbation logistique empêchait temporairement l’arrivée de certaines denrées ?

Le laboratoire alimentaire national permettrait de transformer ces questions en tests mesurables, puis en décisions.

L’objectif ne serait pas de prédire exactement la prochaine crise.

L’objectif serait de rendre le système capable de survivre à plusieurs futurs possibles.

Le véritable indicateur ne sera plus la production

Demain, nous devrons peut-être compléter les indicateurs traditionnels de sécurité alimentaire par un nouvel indicateur national : la capacité de résilience alimentaire.

Combien de jours d’autonomie ?

Quelle capacité de substitution ?

Quelle dépendance extérieure par produit stratégique ?

Quelle quantité d’eau nécessaire par unité de production ?

Quelle capacité de stockage ?

Quelle capacité de transformation nationale ?

Quel délai pour réagir à une rupture d’approvisionnement ?

Quel niveau de choc notre système peut-il absorber avant d’atteindre son point de bascule ?

Cette dernière question pourrait devenir l’une des questions stratégiques de l’Algérie alimentaire du XXI siècle.

Car le véritable risque n’est pas toujours l’absence de nourriture.

Le véritable risque est l’incapacité d’un système à continuer de fonctionner lorsque plusieurs contraintes apparaissent simultanément.

Construire avant d’être contraint de réagir

Le monde alimentaire devient plus instable. En 2026, la Banque mondiale souligne la fragilité persistante de la sécurité alimentaire mondiale, avec des pressions liées aux coûts, aux chaînes d’approvisionnement et aux chocs climatiques.

Dans ce contexte, l’Algérie possède une opportunité stratégique : ne pas attendre la prochaine crise pour découvrir les faiblesses de son système.

Il faut les chercher maintenant.

Il faut les mesurer.

Il faut les simuler.

Il faut les corriger.

Et surtout, il faut transformer la donnée scientifique en décision publique.

Vers une Algérie qui ne subit plus son futur alimentaire

L’avenir de la sécurité alimentaire algérienne ne se jouera donc pas uniquement dans les champs.

Il se jouera aussi dans les centres de données, les stations météorologiques, les systèmes d’irrigation intelligents, les laboratoires, les centres de recherche, les chaînes logistiques, les unités de transformation et les institutions capables de croiser toutes ces informations.

La prochaine révolution alimentaire ne sera peut-être pas seulement celle qui produira davantage.

Ce sera celle qui saura anticiper une rupture, la tester virtuellement, mesurer ses conséquences et agir avant qu’elle ne devienne une crise.

C’est pourquoi l’Algérie doit désormais passer d’une culture de la prévision à une culture de la préparation.

De la prospective à l’expérimentation.

De l’alerte à l’action.

De la réaction à l’anticipation opérationnelle.

Et finalement, d’une question ancienne — *« Que se passera-t-il demain ? »* — à une question beaucoup plus stratégique :

> « Sommes-nous capables, dès aujourd’hui, de construire le système alimentaire qui résistera au monde de demain ? »

Le temps de prévoir l’avenir ne suffit plus.

L’Algérie doit désormais apprendre à le tester, à le sécuriser et à le construire.

Par : Dr Amina SALHI – Alger

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