
Par : Mohammed CHOUAKI
À Oran, le relogement des habitants de 37 immeubles menaçant ruine s’impose comme bien plus qu’une opération technique. C’est un révélateur brutal de l’état du vieux bâti, de l’ampleur des retards accumulés dans la gestion urbaine et de la fragilité de milliers de familles qui vivent encore dans des constructions usées par le temps, l’humidité, l’abandon et parfois les bricolages successifs. Derrière l’annonce administrative se cache une réalité beaucoup plus large : celle d’une ville qui tente de traiter dans l’urgence des désordres anciens.
Le cas de ces 37 immeubles met en lumière une contradiction devenue récurrente dans plusieurs grandes agglomérations Algériennes : la ville continue de se densifier, de s’étendre et de se moderniser par endroits, tandis que certains de ses noyaux anciens demeurent prisonniers d’un habitat vétuste, dégradé et parfois dangereux. Oran n’échappe pas à cette logique. Dans plusieurs quartiers, les immeubles classés menaçant ruine se sont multipliés au fil des années, donnant naissance à une situation où le danger n’est plus ponctuel, mais structurel.
Ce relogement intervient donc dans un contexte de tension permanente entre urgence sécuritaire et attente sociale. Lorsqu’un immeuble est déclaré à risque, le premier impératif est évident : mettre les habitants à l’abri. Mais la mise en œuvre de cette décision est rarement simple. Elle suppose de recenser les occupants, de vérifier les situations administratives, d’établir les priorités, puis de proposer des logements de remplacement dans des délais compatibles avec le niveau de danger. Dès lors, ce qui devrait relever d’une procédure rapide se transforme souvent en parcours complexe, avec ses lenteurs, ses incompréhensions et ses tensions.
Pour les habitants concernés, l’annonce d’un relogement est généralement accueillie avec un mélange de soulagement et d’inquiétude. Soulagement, parce qu’elle met fin à une forme d’angoisse quotidienne liée à la possibilité d’un effondrement partiel ou total. Inquiétude, parce qu’un déménagement imposé bouleverse des années de vie dans un quartier, des habitudes de voisinage, des repères sociaux et parfois même des activités économiques de proximité. Dans les immeubles anciens, la fragilité du bâti s’accompagne souvent d’une forte densité humaine et d’un tissu relationnel très serré.
Déplacer ces familles, c’est aussi déplacer un morceau de ville.
Cette dimension humaine est essentielle. Trop souvent, les opérations de relogement sont réduites à des chiffres : nombre d’immeubles, nombre de familles, nombre de logements attribués. Or, derrière ces statistiques se trouvent des ménages qui ont parfois vécu durant des décennies dans des conditions précaires, sans disposer d’une solution alternative. Beaucoup ont accepté l’inconfort, les fissures, les infiltrations, les plafonds fragilisés et les escaliers délabrés faute de mieux. Le relogement apparaît alors comme une réparation tardive, mais nécessaire, de situations longtemps tolérées.
Il faut aussi souligner que la question du vieux bâti à Oran dépasse largement le cadre de ces 37 immeubles. Elle renvoie à une problématique urbaine ancienne, alimentée par plusieurs facteurs. D’abord, la vétusté des constructions, surtout dans les secteurs les plus anciens. Ensuite, le manque d’entretien pendant de longues périodes, qui a accentué la dégradation des structures. Enfin, la pression démographique et les usages intensifs des immeubles, qui accélèrent l’usure des bâtiments. À cela s’ajoutent parfois des aménagements improvisés, des modifications internes non encadrées et une occupation prolongée de logements déjà fragiles.
Dans ce contexte, le relogement ne peut être qu’une réponse partielle s’il n’est pas accompagné d’une stratégie plus large. Déplacer les habitants est indispensable lorsque le danger est avéré, mais cela ne suffit pas à résoudre le problème de fond. La véritable question est celle de la gestion durable du patrimoine bâti.
Combien d’immeubles encore sauvables peuvent être réhabilités ?
Combien doivent être démolis ?
Quels quartiers nécessitent une intervention prioritaire ?
Et surtout, quelle politique urbaine permettrait d’éviter que de nouveaux immeubles ne basculent à leur tour dans la catégorie des structures menaçant ruine ?
C’est là que se joue l’efficacité de l’action publique. Une ville ne se contente pas de reloger après coup. Elle anticipe, planifie, diagnostique et entretient. Or, dans le cas du vieux bâti, le temps administratif n’a pas toujours suivi le temps du risque. Des immeubles ont parfois été signalés pendant des années sans qu’une solution définitive soit trouvée. Cette lenteur alimente la méfiance des habitants et fragilise la crédibilité des institutions locales. Lorsqu’une famille vit dans un immeuble reconnu dangereux mais qu’elle n’est pas relogée immédiatement, la promesse de protection perd de sa force.
Le dossier des 37 immeubles menace ruine à Oran pose également une question de justice urbaine. Les quartiers anciens concentrent souvent des populations aux revenus modestes, des familles nombreuses, des personnes âgées ou des ménages incapables d’accéder par eux-mêmes à un logement neuf. En ce sens, le relogement ne doit pas être considéré comme un privilège, mais comme un droit lié à la sécurité et à la dignité. La ville ne peut pas laisser certains groupes supporter seuls le poids de l’insalubrité ou du danger sous prétexte que la réhabilitation coûte cher ou demande du temps.
En même temps, la réussite d’une telle opération dépend largement de la transparence. Les habitants veulent savoir sur quels critères les familles sont sélectionnées, quels délais sont prévus, où seront situés les nouveaux logements et ce qu’il adviendra des immeubles abandonnés. L’absence d’informations claires nourrit les rumeurs, les frustrations et parfois les contestations. À l’inverse, une communication précise et régulière permet de réduire les tensions et de renforcer l’adhésion des populations à la démarche engagée.
Au fond, l’affaire des 37 immeubles menaçant ruine à Oran révèle une question plus profonde :
Quelle ville veut-on construire ?
Une ville qui intervient seulement quand le danger devient visible, ou une ville qui transforme ses crises en opportunités de rénovation durable ?
Le relogement en cours peut être lu comme un premier pas vers une remise à niveau du tissu urbain. Mais il ne prendra tout son sens que s’il ouvre sur une politique cohérente de réhabilitation, de démolition ciblée et de reconstruction maîtrisée.
Oran a les atouts d’une grande ville, mais elle porte aussi les cicatrices d’un urbanisme ancien et inégal. Le traitement du vieux bâti sera donc l’un des tests majeurs de sa capacité à se projeter dans l’avenir sans abandonner ses habitants les plus vulnérables. Reloger 37 immeubles, c’est éviter un drame. Repenser l’ensemble du problème, c’est éviter qu’un autre drame n’émerge demain.
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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