L’Europe face à son miroir : arrogance, aveuglement et déclassement stratégique

Par : Salah LAKOUAS

L’Europe est aujourd’hui une puissance économique de premier plan, capable de rivaliser avec les géants mondiaux sur les marchés, l’industrie et la finance. Et pourtant, paradoxalement, elle persiste à se comporter comme un nain politique sur la scène internationale.

Dans un monde multipolaire où les grandes puissances redessinent les règles du jeu, l’Europe continue de croire que sa supériorité économique suffira à garantir son influence.

Elle refuse de penser le monde tel qu’il est, s’accroche à ses illusions morales et à ses certitudes idéologiques, et se condamne ainsi à l’irrémédiable déclassement stratégique.

L’ILLUSION DE LA SUPÉRIORITÉ MORALE

Les dirigeants Européens se sont longtemps bercés de l’illusion que la puissance pouvait être remplacée par le droit, la diplomatie par la morale, et la stratégie par les sanctions. Cette posture normative, souvent présentée comme un progrès civilisationnel, s’est en réalité transformée en handicap stratégique majeur.

En croyant imposer leurs normes au reste du monde, les Européens ont oublié une règle élémentaire des relations internationales : le respect ne se décrète pas, il se construit dans l’équilibre des forces et la reconnaissance mutuelle.

L’OUBLI DU SUD : UNE FAUTE GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE

L’Europe a commis une erreur lourde de conséquences en négligeant ses voisins naturels du sud de la Méditerranée.

L’Afrique du Nord, le Sahel et le monde arabe auraient pu constituer un espace stratégique primordial, fondé sur la complémentarité économique, énergétique, sécuritaire et culturelle. Au lieu de cela, elle a reproduit des schémas néocoloniaux : conditionnalités politiques, condescendance institutionnelle et absence de vision partagée. Ces régions se sont alors tournées vers d’autres partenaires – Russie, Chine, Turquie, BRICS accélérant le déclassement Européen.

LA RUSSIE MAL LUE, MAL COMPRISE, MAL TRAITÉE

 L’une des plus grandes erreurs Européennes fut de croire que la Russie n’était qu’une puissance régionale en déclin. Cette lecture a nourri l’idée dangereuse que Moscou pouvait être affaiblie, isolée, voire démantelée par de simples sanctions économiques. Cette vision a totalement ignoré la profondeur historique, civilisationnelle et stratégique de la Russie, ainsi que le traumatisme durable des années 1990, vécu comme une humiliation nationale.

Les sanctions n’ont pas provoqué l’effondrement attendu ; elles ont renforcé la résilience Russe, accéléré son pivot vers le Sud global et consolidé une économie de guerre assumée.

LA COMÉDIE UKRAINIENNE : L’EUROPE PERD SON CRÉDIT

Pour illustrer l’aveuglement Européen, rien de mieux que les réunions sur la « paix en Ukraine » menées sans la moindre participation Russe. Cette incohérence a guidé la diplomatie Européenne jusqu’à la caricature : l’Europe organise des conférences sur la paix tout en excluant l’acteur principal du conflit. Aujourd’hui, les mêmes dirigeants Européens découvrent, penauds, qu’il faut pourtant parler à Poutine pour espérer avancer. Cette volteface illustre une Europe prisonnière de ses illusions, incapable d’assumer la complexité du monde.

TRUMP ET POUTINE : DEUX LOGIQUES, UNE MÊME INCOMPRÉHENSION EUROPÉENNE

Les Européens n’ont pas su comprendre Donald Trump. Son approche n’est ni idéologique ni affective : elle est strictement transactionnelle. Alliances, engagements, solidarités ne valent que s’ils servent un intérêt immédiat. Penser que les États-Unis ne négocieraient jamais avec la Russie au détriment de l’Europe relève d’une naïveté stratégique désarmante. Face à cela, Vladimir Poutine incarne une politique de temps long. Son objectif n’est pas conjoncturel : il s’agit de restaurer la place de la Russie dans l’ordre mondial et de répondre à l’humiliation ressentie par le peuple Russe. Cette constance stratégique contraste violemment avec une Europe prisonnière du court terme électoral et médiatique.

LE PRIX DE L’AVEUGLEMENT

En croyant pouvoir marginaliser la Russie, ignorer le Sud et s’abriter indéfiniment sous le parapluie Américain, l’Europe s’est elle-même marginalisée. Elle découvre aujourd’hui qu’elle peut être contournée, voire sacrifiée, dans des arrangements entre grandes puissances.

 L’affaire du Groenland, les ambiguïtés Américaines et les négociations potentielles menées sans l’Europe sont autant de signaux d’alarme.

REPENSER OU DISPARAÎTRE

L’Europe se trouve à la croisée des chemins. Soit elle persiste dans l’arrogance morale et le suivisme stratégique, au risque de devenir un simple théâtre des rivalités mondiales.

Soit elle accepte enfin de penser le monde multipolaire, de reconnaître la Russie comme une puissance Européenne incontournable, de reconstruire un partenariat équitable avec le Sud, et de redevenir un acteur stratégique autonome.

L’histoire est implacable : les continents qui refusent de se penser finissent par être pensés par les autres. Et dans ce monde où l’action prime sur les discours, rester un géant économique mais un nain politique n’est plus une option.

Par : Salah LAKOUAS – Alger

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