
Chambre de commerce d’Alger
Depuis deux ans, les signaux se multiplient. Discours présidentiels, réformes juridiques, annonces institutionnelles : l’Algérie s’adresse de nouveau à sa diaspora, non plus seulement comme une communauté affective ou culturelle, mais comme un acteur économique à part entière. Derrière ces appels répétés, une stratégie se dessine clairement : transformer l’épargne, les compétences et les réseaux des Algériens de l’étranger en leviers structurants de la mutation économique du pays.
Cette inflexion intervient dans une période charnière. À partir de 2022-2023, le contexte international change brutalement avec la guerre en Ukraine, la recomposition des équilibres énergétiques mondiaux et une visibilité diplomatique accrue pour Alger. En parallèle, une évidence s’impose : le modèle économique fondé quasi exclusivement sur les hydrocarbures atteint progressivement ses limites. La diversification n’est plus un slogan, mais une nécessité stratégique.
Les autorités algériennes assument désormais ce virage. La loi sur l’investissement adoptée en 2022, les prises de parole récurrentes du président Abdelmadjid Tebboune et la création de structures dédiées à l’accompagnement des investisseurs traduisent une volonté politique affirmée. La question centrale reste toutefois entière : cette volonté peut-elle produire une dynamique économique durable et crédible ?
Une épargne massive encore largement hors radar
Sur le plan financier, l’enjeu est considérable. Les transferts officiels de la diaspora algérienne sont estimés à moins de deux milliards de dollars par an. Un chiffre modeste, très en deçà du potentiel réel. En réalité, une part importante des flux passe par des circuits informels, alimentés par le marché parallèle des devises. Plusieurs milliards de dollars échapperaient ainsi chaque année au système bancaire national.
À l’échelle macroéconomique, ce manque à gagner représente plusieurs points de produit intérieur brut. Comparée à d’autres pays de la région, l’Algérie capte très peu l’épargne de ses ressortissants à l’étranger. Pour l’État, l’objectif est donc double : renforcer les réserves en devises et réintégrer ces flux dans un cadre formel, plus transparent et plus productif pour l’économie nationale.
La fin annoncée du tout-hydrocarbures
Si la rente énergétique reste confortable à court terme, elle ne constitue plus une garantie de longévité. La transition énergétique mondiale, combinée aux pressions climatiques et géopolitiques, réduit progressivement la fenêtre d’opportunité. Dans ce contexte, mobiliser la diaspora apparaît comme une alternative partielle aux investissements directs étrangers traditionnels, souvent jugés insuffisants ou trop dépendants de partenaires historiques.
La diaspora représente un capital hybride : financier, bien sûr, mais aussi technologique, managérial et relationnel. Elle offre un accès direct à des marchés, des standards et des chaînes de valeur internationales que l’économie algérienne peine encore à intégrer seule.
Une tentative de réassurance institutionnelle
Conscientes de la méfiance persistante, les autorités multiplient les signaux de stabilisation. Promesse présidentielle d’une visibilité réglementaire sur dix ans, réforme du foncier économique, création d’agences d’accompagnement : l’architecture institutionnelle vise clairement à rassurer une diaspora marquée par des décennies d’instabilité administrative.
Cette stratégie repose sur un pari : restaurer progressivement la confiance en montrant que les règles du jeu ne changent plus au gré des cycles politiques ou des tensions conjoncturelles. Un enjeu décisif, tant la perception du risque reste élevée chez les investisseurs potentiels.
Les secteurs ciblés pour amorcer la diversification
Plusieurs domaines concentrent aujourd’hui l’attention des pouvoirs publics. L’agriculture et l’agroalimentaire figurent en tête, avec un potentiel encore largement sous-exploité. L’irrigation intelligente, la transformation locale et l’exportation constituent des axes prioritaires.
Les énergies renouvelables occupent également une place stratégique. Le Sahara algérien offre des conditions exceptionnelles pour le solaire, ouvrant des perspectives à des profils disposant d’une expertise technique ou industrielle.
Le numérique et l’économie de la connaissance sont présentés comme des relais de croissance majeurs. L’État mise sur un écosystème de start-up soutenu par des fonds publics, séduisant particulièrement une diaspora jeune, formée et insérée dans les marchés européens ou nord-américains.
Le tourisme et l’immobilier, notamment autour du patrimoine saharien et littoral, restent des secteurs à structurer, mais jugés porteurs à moyen terme. Enfin, l’industrie manufacturière demeure centrale dans la stratégie de substitution aux importations, avec l’ambition d’attirer des compétences capables de relier production locale et marchés internationaux.
Des avantages existants, mais sans statut dédié
Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de régime fiscal spécifique réservé à la diaspora. Les incitations relèvent du droit commun de l’investissement : exonérations fiscales temporaires, facilités douanières pour les équipements, dispositifs de soutien à l’innovation. Leur accessibilité dépend toutefois de l’agrément administratif et de la nature des projets, plaçant l’exécution au cœur de la crédibilité du dispositif.
Une confiance encore fragile
Malgré ces évolutions, la prudence domine. Les interrogations persistent sur la fluidité du système bancaire, la lourdeur des procédures et la capacité réelle de l’État à tenir ses engagements de stabilité. Les expériences passées de blocages et d’arbitraire administratif continuent d’alimenter la défiance.
Le calcul reste donc classique mais déterminant : rendement potentiel contre risque structurel. Entrer tôt dans des secteurs en construction peut offrir des opportunités significatives, à condition d’accepter une part d’incertitude encore élevée.
Un contexte géopolitique qui joue en faveur d’Alger
Sur le plan international, la position énergétique renforcée de l’Algérie vis-à-vis de l’Europe et sa visibilité diplomatique accrue offrent un levier supplémentaire pour crédibiliser son attractivité économique. Cette dynamique souligne toutefois une urgence : transformer cet avantage conjoncturel en diversification durable, capable d’amortir les chocs régionaux et globaux à venir.
Au fond, la stratégie algérienne envers sa diaspora repose sur une logique cohérente. Les outils existent, le discours s’est stabilisé et le contexte international est favorable. Reste l’épreuve décisive du réel : démontrer, dans la durée, que la confiance accordée sera protégée et valorisée. C’est à ce prix que la diaspora acceptera de redevenir un acteur économique central du futur algérien.
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