
Par : Fariza CHEMAKH
C’est terrible comme la vie peut mordre et caresser dans le même souffle. Elle nous jette à terre d’une main rude, puis, de l’autre, elle nous tend une rose.
J’étais assise dans cette cafétéria d’aéroport, au milieu des départs et des retours, des valises qui roulent et des adieux qui s’échangent à voix basse. Autour de moi, le monde continuait, indifférent, affairé, pressé.
Et moi, immobile dans le tumulte, je pleurais. Je pleurais sans élégance, sans retenue, avec cette sincérité désarmée que seule la douleur autorise. Il est des larmes que l’on retient par orgueil. Et il est des douleurs qui brisent toute digue.
Je ne me souviens pas exactement du moment où elle s’est approchée, une jeune femme, inconnue parmi les inconnus, elle aurait pu détourner le regard, elle aurait pu respecter cette distance polie que la société impose entre les êtres.
Mais non. Elle a choisi la tendresse, avec une douceur presque sacrée, elle m’a adressé quelques mots de ces mots simples qui n’ont pas besoin d’éclat pour être lumineux, elle m’a souhaité une joyeuse Saint-Valentin. Ironie délicate du calendrier ; le jour consacré à l’amour me trouvait en larmes.
Et pourtant, c’est précisément ce jour-là que l’amour est venu à moi, sous une forme inattendue. Puis il y eut ce geste, un câlin, un geste si simple, et pourtant si immense.
Un geste qui dit je te vois, un geste qui dit ta douleur n’est pas invisible, a peine nos bras s’étaient-ils entourés que d’autres jeunes femmes, assises à proximité, témoins silencieuses de la scène, se sont levées.
Elles ne me connaissaient pas, elles ne se connaissaient pas entre elles, et pourtant, elles ont compris. Sans concertation, sans discours, sans hésitation, elles sont venues, une à une, comme si un fil invisible les reliait.
Un cercle s’est formé, des bras se sont croisés, des épaules se sont offertes, et soudain, ma peine n’était plus solitaire, elle était portée, partagée, diluée dans la chaleur d’un câlin collectif, improbable et miraculeux.
Puis une vieille dame s’est jointe à nous, elle semblait appartenir à cet aéroport comme une âme errante appartient à son refuge. Son visage portait les plis du temps, mais dans ses yeux brillait une lumière intacte. Elle aussi est entrée dans ce cercle improvisé, comme si elle avait attendu cet instant depuis toujours.
Et comme pour sceller ce moment d’une grâce presque irréelle, l’une des jeunes femmes nous a offert à toutes des roses. Des roses pour des inconnues. Des roses pour une femme en larmes. Des roses pour célébrer un amour qui n’était ni romantique ni intéressé, mais profondément humain.
Je pleurais encore, mais mes larmes avaient changé de nature. Elles n’étaient plus seulement le sel de la peine ; elles devenaient la rosée d’une gratitude immense.
Quelle chose extraordinaire que la solidarité féminine. Cette manière instinctive qu’ont les femmes de reconnaître la fissure dans le regard d’une autre. Cette capacité à envelopper sans juger, à consoler sans questionner, à aimer sans exiger de justification. Il y avait là une force douce. Une puissance silencieuse. Un amour inconditionnel qui ne demandait ni nom, ni histoire, ni promesse de retour.
La vie peut être cruelle. Elle peut nous exposer dans notre fragilité la plus nue, nous faire pleurer en public, nous dépouiller de notre dignité apparente. Mais parfois, dans le même instant, elle nous révèle la splendeur de l’âme humaine. Ce jour-là, au milieu des départs et des correspondances, j’ai compris que l’amour ne se limite pas aux récits que l’on construit à deux. Il existe aussi dans ces élans spontanés, dans ces gestes gratuits, dans ces bras qui s’ouvrent sans calcul.
La vie est terrible, oui, mais elle est aussi capable de ces miracles minuscules qui réparent, pour un instant, ce que la douleur avait brisé. Et ce jour-là, dans un aéroport, entourée d’inconnues devenues sœurs l’espace d’un battement de cœur, j’ai pleuré, non plus seulement parce que j’avais mal, mais parce que j’avais été aimée.
Alors j’ai tenu à raconter cet instant, aussitôt, avec tout l’amour dont je suis capable. À le déposer dans les mots comme on dépose une offrande. À l’élever à la hauteur de ce qu’il fut. Avec l’amour qu’elles m’ont donné. Avec la sincérité qu’elles m’ont offerte. À la mesure de leurs bras ouverts, à la mesure de leur lumière.
Par : Fariza CHEMAKH

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