Analyse géopolitique : Le monde à l’épreuve de la multipolarité contestée

Par : Le Sénateur Abdelkader REGUIG 

L’idée d’un ordre mondial unipolaire dirigé par les États-Unis persiste dans certains récits médiatiques, mais la réalité est celle d’un système en transition accélérée vers la multipolarité. Les puissances émergentes : Chine, Russie, Inde, Brésil, Afrique du Sud et même des acteurs régionaux comme l’Iran, la Turquie ou certains pays d’Amérique latine, contestent de plus en plus ouvertement la domination occidentale. Cette contestation ne se limite pas aux discours : elle se traduit par des alliances économiques, diplomatiques et stratégiques alternatives, dont les BRICS sont l’expression la plus structurée.

Le Venezuela, symbole et enjeu stratégique

Le Venezuela incarne plusieurs dimensions de cette lutte d’influence :

1. Enjeu historique et idéologique : Héritier des figures révolutionnaires de Simon Bolívar, Francisco de Miranda et d’Hugo Chávez, le pays représente un pôle de résistance à l’hégémonie étasunienne en Amérique latine. Un changement de régime orchestré ou soutenu par Washington serait perçu comme une victoire stratégique et symbolique majeure pour les États-Unis.

2. Enjeu économique : Le Venezuela détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde. Le contrôle de cette ressource ou du moins, la neutralisation de son utilisation par des régimes hostiles est un objectif stratégique pour Washington. Pour la Chine, le Venezuela est un fournisseur énergétique important et une tête de pont en Amérique latine, au cœur de ce que les États-Unis considèrent traditionnellement comme leur « arrière-cour ».
3. Enjeu géopolitique : Toute action contre le Venezuela est interprétée par Pékin et Moscou comme une attaque contre le principe d’un monde multipolaire. La défense du gouvernement Maduro dépasse donc le cadre vénézuélien : il s’agit de défendre un modèle de relations internationales où plusieurs pôles de pouvoir coexistent et limitent la capacité d’action unilatérale des États-Unis.

La réponse Chinoise : une stratégie de contournement et de contre-mesures systémiques

Contrairement aux déclarations spectaculaires de certaines puissances occidentales, la Chine privilégie une approche calculée, concrète et systémique. Son objectif n’est pas une confrontation militaire directe — qu’elle cherche à éviter — mais l’utilisation ciblée de ses leviers économiques, technologiques et financiers pour imposer des coûts élevés à toute tentative de déstabilisation de ses partenaires.

Les piliers de cette réponse hypothétique, mais ancrée dans des capacités réelles, sont :

1-L’arme économique et commerciale :
-Suspension ciblée d’échanges avec des secteurs sensibles (défense, haute technologie).
-Réorganisation des chaîlogistiques mondiales (transport maritime, approvisionnements) pour contourner les États-Unis et créer des vulnérabilités dans leurs chaînes d’approvisionnement.
-Utilisation du poids du marché chinois comme outil de persuasion ou de rétorsion.

2. L’arme énergétique et des matières premières :
-Redirection des flux pétroliers pour affecter les marchés et priver les raffineries américaines de brut.
-Restrictions sur l’exportation de métaux rares, dont la Chine domine la transformation, menaçant les industries de haute technologie occidentales.

3. L’arme financière et systémique :
-Promotion accélérée d’alternatives au système financier dollar-centré (système de paiement interbancaire chinois, échanges en monnaies nationales).
-Incitations économiques pour former une coalition de pays refusant de reconnaître un gouvernement issu d’une intervention américaine au Venezuela.

4-La mobilisation du « Sud global » :
-Offre de partenariats commerciaux préférentiels et de voies de développement alternatives à celles proposées par l’Occident.
-Renforcement des cadres comme les BRICS+ pour institutionnaliser un pôle de pouvoir non-aligné.

Cette approche constitue ce que les analystes appellent une « guerre asymétrique systémique » : au lieu de s’opposer militairement, la Chine attaque les fondements de la puissance américaine, sa domination financière, son contrôle des routes commerciales, sa supériorité technologique tout en renforçant l’autonomie stratégique du reste du monde.

Le Groenland, l’autre front de la compétition stratégique

La mention du Groenland n’est pas anodine. Elle illustre comment la rivalité sino-américaine se déploie sur tous les théâtres :

-Ressources stratégiques : Le sous-sol groenlandais contient des minerais critiques (terres rares, uranium) indispensables à la transition énergétique et numérique.
– Position géostratégique : Avec la fonte des glaces, l’Arctique devient une nouvelle route maritime et une zone d’influence convoitée.
-Jeu d’influence : Les tentatives d’investissement chinois au Groenland ont déclenché une réaction vigoureuse des États-Unis et du Danemark, soucieux d’y maintenir une exclusivité stratégique au sein de l’OTAN.

Le lien avec le Venezuela est clair :

-il s’agit, dans les deux cas, d’une compétition pour les ressources et l’influence géographique, où les puissances établies cherchent à contenir l’expansion de Pékin.

Scénarios pour demain : entre conflit larvé et nouvel équilibre

Le monde n’est pas face à une « dictature universelle » américaine, mais dans une phase de transition dangereuse et instable :
-Risque d’escalade : Un incident local (à Taïwan, en Ukraine, au Venezuela, en mer de Chine) pourrait dégénérer en conflit plus large, chaque puissance testant les limites de l’autre.
– Fragmentation des espaces économiques et technologiques : On assiste à une « bifurcation » entre sphères d’influence (occidentale d’un côté, sino-russe de l’autre), avec des systèmes de paiement, des normes technologiques et des chaînes d’approvisionnement de plus en plus disjointes.
-L’arme de l’interdépendance : L’interconnexion des économies reste un frein majeur à une confrontation totale. La Chine et les États-Unis sont à la fois adversaires systémiques et partenaires économiques obligés. Cette dualité définit la nature particulière de leur rivalité.

Conclusion :

Certains récits qui circulent sur les réseaux sociaux, bien que de forme spéculative, mettent en lumière les dynamiques profondes qui structurent la compétition internationale actuelle. La Chine ne cherche pas nécessairement à « gagner » une guerre conventionnelle, mais à redessiner progressivement les règles du système international pour le rendre plus favorable à ses intérêts et à ceux des pays qui refusent l’unilatéralisme. Le Venezuela et le Groenland sont deux pièces de cet échiquier mondial où se joue, non pas la fin de l’histoire, mais l’émergence conflictuelle d’un ordre nouveau, multipolaire et incertain.

La véritable question pour les années à venir est de savoir si cette transition pourra se faire de manière pacifique, ou si elle passera par des crises de plus en plus graves, où chaque camp usera de tous les moyens, sauf la guerre ouverte, pour affaiblir l’autre.

Par : Le Sénateur Abdelkader REGUIG 

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