
L’expression «le bon vieux temps» porte en elle le symptôme de notre double crise : celle de la compréhension de la philosophie du temps dans sa globalité, et celle de la connexion complexe entre le passé et le présent. Elle révèle, en même temps, que nous sommes des sociétés profondément nostalgiques qui vont jusqu’à savourer leurs amertumes !
L’expression «le bon vieux temps», sur toutes les lèvres, dissimule le fait que nous sommes une société qui n’est pas encore parvenue à se libérer du poids de la culture de la «contemplation des ruines»,
al wouqouf âla al atlal, une culture intimement liée aux traditions séculaires de la poésie. N’oubliant pas que la poésie constitue, dans la conscience collective arabe et nord-africaine, le centre de sa culture, de sa pensée, de sa philosophie et de sa langue. La poésie a exercé, pendant plus de quinze siècles, une autorité qu’aucune autre forme de savoir n’a pu égaler. On prononce l’expression «le bon vieux temps» accompagnée de tristesse et de sentiments de regret pour le passé, chaque fois que l’on évoque des événements soigneusement sélectionnés de l’histoire individuelle ou collective. Les années cinquante, soixante, soixante-dix et jusqu’au début des années quatre-vingt, sont la période qui réveille en nous l’expression «le bon vieux temps» ; c’est même, le plus souvent, cette période qui est visée par cette appellation nostalgique !
Ce que nous appelons «le bon vieux temps» semble s’achever avec la disparition de toute une pléiade de figures emblématiques de la politique, de la culture, de la littérature, de la musique, du cinéma et du football, tels que : Gamal Abdel Nasser, Nehru, le roi Fayçal, Houari Boumediene, Habib Bourguiba, Tito, Che Guevara, John Kennedy, Mao Zedong, De Gaulle, Pelé, Mohammed Ali, Mohammed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez, Oum Kalthoum, Asmahan, Farid al-Atrache, Taha Hussein, Al-Aqqad, Tawfiq al-Hakim, Mikhaïl Nuaïma, Naguib Mahfouz, Ihsan Abdel Quddous, Malek Bennabi, Abou el-Kacem Chebbi, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine…
La cruauté d’un «bon vieux temps» !
Lorsque j’entends l’expression «le bon vieux temps», j’ai l’impression que nous sommes atteints de la maladie du passé. Et je crois qu’une société qui vit dans la nostalgie est une société qui ne rêve pas, une société qui ne comprend ni son passé, ni son présent, et qui ne se projette pas vers l’avenir.
À chaque époque, il y a des moments de splendeur et d’autres de misère et d’obscurité.
Chaque fois que j’entends cette expression, «le bon vieux temps», je me demande : de quel bon temps parle-t-on donc, de quel beau temps parle-t-on ? Les années cinquante n’étaient-elles pas des années de guerres, avec leur cortège de morts, de déplacements, de terreur et de larmes ? Les années soixante et soixante-dix n’étaient-elles pas des années de la défaite Naksa et de revers douloureux, même si les régimes arabes les ont transformées, dans leurs discours, en victoires illusoires ? Ce «bon vieux temps» que nous regrettons n’était-il pas celui du pouvoir féodal sauvage, qui a transformé les paysans, les ouvriers agricoles, leurs enfants et leurs femmes en propriétés privées ou en troupeaux humains sans valeur historique ni humaine ? Ce «bon vieux temps» que nous pleurons n’était-il pas celui de la pauvreté extrême ? Nos romans, notre poésie, notre cinéma, notre théâtre et notre art plastique en témoignent abondamment. Ce «bon vieux temps» auquel nous aspirons n’était-il pas celui des maladies ravageuses et des épidémies impitoyables qui fauchaient des milliers de vies, sans parler des invasions de sauterelles dévorant tout sur leur passage ?
Ce «bon vieux temps» n’était-il pas celui où les mères ne trouvaient pas de maternité, et où une vieille femme du douar ou du village faisait office de sage-femme, causant la mort de milliers de femmes et de centaines de milliers de nouveau-nés ? Ce «bon vieux temps» n’était-il pas celui de l’analphabétisme généralisé, où seule une infime minorité accédait à l’école et une élite rarissime à l’université ? Les écoles n’étaient-elles pas des édifices dont les plafonds fuitaient en hiver et se transformaient en étuves en été ? Les élèves ne parcouraient-ils pas de longues distances, pieds nus, sous la chaleur ou la neige, et combien d’entre eux furent emportés par des oueds en crue ? Ce «bon vieux temps» n’était-il pas celui de la répression politique ?
Des milliers de militants et d’opposants n’ont-ils pas été jetés en prison ou assassinés : Mehdi Ben Barka, Ahmed Ben Bella, Abdellatif Laabi, Mahmoud Amin al-Alam, Bachir Hadj-Ali, Antoun Saaâdé, Abdel Hakim Amer, Nawal El Saadawi… ? Ce «beau temps» que nous regrettons pour certains «médias» n’était-il pas celui du bâillonnement de la presse, de la censure de chaque mot libre écrit et de la mutilation de toute voix dissidente ?
Ce «bon vieux temps» qui éveille en nous la mélancolie n’était-il pas celui de la domination de l’idéologie masculine et de l’asservissement des femmes sous couvert de la morale, de la religion ou de l’honneur ? N’était-ce pas un temps où l’accès des filles à l’école relevait du miracle ? Ce «bon vieux temps» fleuré de romantisme n’était-il pas celui des voyages pénibles et de la rareté des moyens de transport, où l’homme passait la moitié de sa vie sur les routes ? Même le pèlerinage nécessitait des mois de voyage, à dos de bête ou sur des embarcations dangereuses, où la moitié des pèlerins mouraient en chemin. Ce «bon vieux temps» n’était-il pas celui des coups d’État militaires, où le ministre de la Défense renversait le président, ancien ministre de la Défense lui-même, où les militaires renversaient les rois, où le militant trahissait son compagnon de lutte ? Une culture du putsch qui a sacralisé la dictature au nom de la patrie, de la nation, du socialisme, de la démocratie, de Dieu ou de la Palestine.
S’agit-il donc d’une maladie de conscience historique ?
Aujourd’hui, le pays, avec ses grands aéroports et les avions qui décollent vers les confins du monde ou qui atterrissent en provenance des extrémités de la planète, transportant des personnes et les biens de la vie matérielle ; avec ses hôpitaux universitaires équipés, regroupant toutes les spécialités, des milliers de médecins hommes et femmes, et où se pratiquent à distance des opérations chirurgicales complexes ; avec ses stades de football climatisés ; ses autoroutes où circulent des voitures de luxe ; ses universités dans toutes les villes, couvrant toutes les disciplines, et des millions d’étudiants et d’étudiantes, ces dernières étant même plus nombreuses que les étudiants de sexe masculin ; avec ses milliers de chaînes de télévision ; ses restaurants luxueux et populaires offrant toutes sortes de cuisines étrangères et locales, ses glaciers et ses cafés ; ses jardins ; ses immeubles vertigineux, ses villas et ses palais ; ses innombrables romans en arabe et en traduction ; ses nombreuses maisons d’édition, bonnes ou médiocres ; ses smartphones dont les écrans ne cessent de diffuser des cultures de la futilité et un peu de savoir sérieux ; ses agences de voyages qui rivalisent pour vendre des sièges confortables en classe affaires ou en classe économique ; et le pèlerinage vers les Lieux saints, qui n’est plus un voyage aussi pénible qu’une braise ardente, mais est devenu simple et aisé : le pèlerin l’accomplit en quelques jours prescrits et revient avec quelques litres d’eau de Zamzam conditionnée et quelques marchandises et cadeaux ; avec ses nombreux et vastes marchés qui nous encerclent de toutes parts, débordant de produits italiens, chinois, américains, allemands et turcs ; avec des méthodes agricoles désormais fondées sur l’intelligence artificielle, faisant disparaître l’image stéréotypée du paysan en haillons ; avec l’émergence d’écoles publiques et privées dans chaque quartier ; et des légumes et des fruits, pommes, concombres, tomates, grenades, pastèques et oranges, proposés en toute saison, tout au long de l’année. Et pourtant, l’homme, installé dans un avion, visitant un malade à l’hôpital, assistant à une soutenance de doctorat en intelligence artificielle, commandant un repas depuis son téléphone ou parlant en visioconférence avec un proche à l’autre bout du monde, s’exclame encore :
«Ah… le bon vieux temps !»
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