L’Algérie au centre du jeu méditerranéen

Énergie, diplomatie et équilibres fragiles

Depuis la guerre en Ukraine, l’Algérie a vu son rôle stratégique s’accélérer brutalement. En quelques mois, elle est redevenue un acteur clé des équilibres énergétiques et diplomatiques en Méditerranée. Fournisseur majeur de gaz pour l’Union européenne, puissance sécuritaire régionale, voix écoutée au Conseil de sécurité de l’ONU, Alger concentre aujourd’hui plusieurs leviers d’influence.
Mais cette centralité nouvelle repose sur des fondations parfois fragiles, dans un environnement régional instable.

Quand le gaz devient un outil de souveraineté

La rupture progressive entre l’Europe et la Russie a ouvert une fenêtre d’opportunité pour l’Algérie. Le pays est désormais l’un des principaux fournisseurs de gaz par gazoduc de l’Union européenne, notamment via deux infrastructures clés :

  • Transmed, reliant l’Algérie à l’Italie
  • Medgaz, reliant l’Algérie à l’Espagne

Depuis 2022, les volumes ont fortement augmenté. Medgaz fonctionne quasiment à pleine capacité, tandis que Transmed dispose encore d’une marge importante. Cette configuration donne à Alger un poids stratégique nouveau dans ses relations avec Bruxelles.

Mais cette position n’est pas sans limites. Les infrastructures vieillissent, la consommation intérieure augmente rapidement et la fermeture du gazoduc passant par le Maroc depuis 2021 a réduit la flexibilité du système. À cela s’ajoutent des capacités limitées en gaz naturel liquéfié, qui freinent les exportations vers des marchés plus lointains.

Face à ces contraintes, l’Algérie avance avec prudence. Elle privilégie des partenariats technologiques ciblés, notamment avec des groupes européens, pour moderniser ses installations, réduire le torchage et améliorer l’efficacité énergétique. Les renouvelables et l’hydrogène sont évoqués, mais sans discours de rupture : la transition se veut progressive, maîtrisée, réaliste.

Le Maghreb sous tension, le Sahel sous pression

L’énergie n’est qu’un volet de la stratégie algérienne. Sur le plan régional, la situation est nettement plus complexe.
La relation avec le Maroc est aujourd’hui gelée, structurée par le dossier du Sahara occidental, la question du Polisario et la normalisation maroco-israélienne. Cette rivalité dépasse le cadre bilatéral et se projette dans toute la région maghrébine et sahélienne.

Au Sahel, l’Algérie revendique un rôle de puissance stabilisatrice. Elle défend des solutions diplomatiques régionales, limitant l’intervention de puissances extérieures. Historiquement attachée à une doctrine de non-intervention, elle se retrouve cependant confrontée à une réalité plus brutale : coups d’État successifs, montée des groupes armés, présence russe croissante.

Les frontières sud, notamment avec le Mali et le Niger, deviennent des zones de forte vulnérabilité sécuritaire. Cette instabilité oblige Alger à adapter sa posture, sans renier ses principes, mais en acceptant un pragmatisme accru. Son siège au Conseil de sécurité de l’ONU lui offre une visibilité internationale, mais les marges de manœuvre restent étroites face à la complexité du terrain.

Une diplomatie d’équilibre, entre héritage et réalités contemporaines

Sur la scène internationale, l’Algérie revendique une autonomie stratégique héritée du non-alignement. Son soutien constant à la cause palestinienne, son refus de toute normalisation avec Israël et son discours anti-hégémonique nourrissent une image de continuité historique.

Dans le même temps, Alger compose avec un monde multipolaire. Elle maintient des liens solides avec la Russie, développe ses relations avec la Chine et entretient un dialogue pragmatique avec les États-Unis sur les enjeux sécuritaires. Avec l’Union européenne, la relation est ambivalente : coopération énergétique et sécuritaire d’un côté, méfiance politique et critiques des conditionnalités européennes de l’autre.

Cette diplomatie n’est ni idéologique ni alignée. Elle repose sur une lecture froide des rapports de force, où chaque partenariat est évalué à l’aune des intérêts nationaux.

Une fenêtre stratégique à transformer

L’Algérie dispose aujourd’hui d’atouts réels : ressources énergétiques, position géographique, expérience diplomatique, crédibilité sécuritaire. Mais transformer cette conjoncture favorable en position durable suppose de relever plusieurs défis internes : modernisation économique, maîtrise de la demande énergétique, diversification des partenariats, stabilité régionale.

Entre fermeté diplomatique et pragmatisme énergétique, Alger avance sur une ligne de crête. La question n’est plus de savoir si l’Algérie compte, mais si elle parviendra à inscrire cette influence dans le temps, sans se laisser enfermer par ses propres contraintes ou par les turbulences de son environnement régional.

 Article rédigé par SD.

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