
Voile dans l’espace public : le Recteur de la Grande Mosquée de Paris répond au Rassemblement National
Par : Mohammed CHOUAKI
Une tribune au « Monde » pour opposer le droit à la surenchère électorale
Face à la proposition du Rassemblement National de sanctionner par une amende le port du Foulard Islamique dans l’espace public, Chems-Eddine Hafiz, Recteur de la Grande Mosquée de Paris, a choisi la voie de l’argumentation juridique et philosophique plutôt que de la polémique.
Dans une tribune publiée le 12 septembre 2026 dans Le Monde et intitulée « Les Musulmans de France ne sont pas les hôtes de la République. Ils en sont les Citoyens », il affirme qu’une amende ne « libère » en rien une femme à qui l’on aurait imposé le port d’un Foulard, et qu’elle risque au contraire de la punir deux fois (Le Monde).
Le contexte : une proposition du RN relancée à l’approche de 2027
L’intervention du Recteur s’inscrit dans un débat relancé fin août 2026 par le Député RN Jean-Philippe Tanguy, qui a affirmé sur BFMTV que son Parti « sanctionnerait le port du Voile » dans l’espace public par une amende, comparable selon lui à celle infligée aux automobilistes ne portant pas leur ceinture de sécurité (Le Dauphiné Libéré). La Candidate du RN à la Présidentielle de 2027, Marine Le Pen, a confirmé le 31 août sur X qu’elle soumettrait aux Français, par référendum, « une grande loi de lutte contre les idéologies Islamistes avec de nombreuses mesures puissantes, y compris la pénalisation du Voile Islamiste dans l’espace public » (Le Monde).
Le Parti reste toutefois divisé sur les modalités concrètes : Jordan Bardella limite son projet aux « signes religieux ostentatoires » dans les seuls « bâtiments de la sphère publique », tandis que Jean-Philippe Tanguy et Renaud Labaye défendent une interdiction élargie à tout Voile couvrant « le cou, la nuque et la racine des cheveux ». Faute d’accord interne sur le calendrier et le périmètre exact de la mesure, le RN a opté pour la voie référendaire, seule susceptible d’échapper à un contrôle a priori du Conseil Constitutionnel (Le Monde). Le Gouvernement, par la voix de sa porte-parole Maud Bregeon, a lui-même exprimé des « réserves évidentes » sur la constitutionnalité et l’applicabilité du projet (Le Courrier de l’Atlas).
Les arguments centraux de la tribune
Une laïcité qui libère, pas qui efface
Le Recteur rappelle que la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État dispose que « la République assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes ». Il distingue la neutralité, qui s’impose à l’agent public dans l’exercice de sa fonction, de la liberté, qui reste celle du citoyen dans l’espace social : « Au fonctionnaire derrière son guichet revient la neutralité ; à la femme qui marche sur un trottoir revient la liberté », écrit-il, ajoutant que « le trottoir n’appartient à aucune religion, précisément parce qu’il appartient à tous » (Le Monde).
La victime transformée en contrevenante
L’argument le plus frappant de la tribune porte sur le paradoxe de la sanction. Selon le recteur, si une femme porte le Foulard sous la contrainte d’un tiers, une amende ne fait qu’ajouter une double peine : « elle subira chez elle la personne qui lui impose de se couvrir, elle subira dans la rue l’État qui la punira parce qu’elle est couverte ». Il résume ainsi la logique de la mesure : « La victime deviendra la contrevenante. »
Et si la femme porte le Foulard librement, le paradoxe est tout aussi manifeste : « On ne libère personne en le pénalisant », affirme-t-il, ironisant sur l’injonction implicite faite aux femmes musulmanes : « Vous êtes libre, à condition de choisir ce que nous avons décidé pour vous » (Le Monde).
Une majorité ne fait pas une liberté
Répondant à l’hypothèse d’un référendum, Hafiz mobilise ses trente-cinq années d’exercice du barreau, à Alger puis à Paris, pour rappeler qu’« une question de droit ne disparaît pas parce qu’une majorité souhaite qu’elle disparaisse ». Il conteste le recours à l’article 11 de la Constitution pour restreindre une liberté fondamentale et pose une formule qui résume sa position juridique : « Une liberté qui ne serait protégée que lorsqu’elle recueille l’assentiment de la majorité ne serait déjà plus tout à fait une liberté » (Le Monde).
Le risque d’extension à d’autres signes religieux
Le recteur avertit que le principe en jeu dépasse la seule question Musulmane : « Aujourd’hui, le Foulard. Demain, au nom de quelle logique décidera-t-on qu’une Kippa, un Turban, une Croix ou un Habit religieux n’ont plus leur place dans l’espace commun ? » Il précise ne pas comparer les signes entre eux, mais le pouvoir que l’État s’arrogerait sur la conscience et l’apparence des citoyens (Le Monde).
Une citoyenneté pleine, pas une hospitalité
La tribune se conclut sur un plan symbolique fort, rappelant qu’en 1920 la Chambre des Députés avait voté les crédits fondant l’Institut Musulman de Paris en reconnaissance des soldats Musulmans morts pour la France, et que la Grande Mosquée avait accueilli des résistants et des familles Juives durant l’Occupation. De cette histoire, le Recteur tire la formule qui donne son titre au texte : « Les musulmans de France ne sont pas les Hôtes de la République. Ils en sont les Citoyens. La France ne leur fait aucune faveur en leur reconnaissant les libertés communes ; elle demeure simplement fidèle à elle-même » (Le Monde).
Une position affinée au fil de plusieurs interventions publiques
Cette tribune n’est pas une prise de position isolée. Le 7 septembre 2026, invité de France Inter face à Jean-Philippe Tanguy, Chems-Eddine Hafiz avait déjà qualifié le projet du RN d’« injuste », de « inapplicable » et d’« anticonstitutionnel ». Il y demandait notamment : « Comment le policier va-t-il faire pour pouvoir sanctionner et faire la différence entre un voile religieux et non religieux ? », et interpellait le député sur l’inégalité de traitement entre religions : « Vous avez dit que cette loi ne concernerait ni la kippa, ni les Religieuses Chrétiennes. Dans ce cas, qu’allons-nous faire de notre triptyque, Liberté, Égalité et Fraternité ? » (TSA Algérie).
Dans un entretien accordé à TSA, il exprimait sa « profonde inquiétude » face à la proposition et rappelait l’arsenal législatif déjà existant — la loi de 1905 sur la liberté des cultes, celle de 2004 sur les signes religieux à l’école, celle de 2010 sur la dissimulation du visage — jugé à ses yeux suffisants : « Les lois existantes sont justifiées et suffisantes. » Il y formulait aussi l’un de ses arguments les plus cités : « Nous parlons ici de femmes qui marchent dans la rue, prennent le métro, font leurs courses, accompagnent leurs enfants. Veut-on réellement que des policiers leur demandent de retirer leur Foulard sous peine d’amende ? » (TSA Algérie).
Ce que dit l’opinion et le droit
Un sondage CSA pour Europe 1, CNews et Le Journal du dimanche indique que 60 % des Français se déclarent favorables à une interdiction du Voile dans l’espace public, mais que ce soutien tombe à 53 % lorsqu’il s’agit précisément du principe d’une amende (Anadolu Agency). Sur le plan juridique, plusieurs experts, dont Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes, rappellent que la Laïcité impose la neutralité à l’État et non aux citoyens, et qu’une telle interdiction se heurterait à la fois à la Déclaration des Droits de l’Homme et à la Convention Européenne des Droits de l’Homme (Le Dauphiné Libéré).
Sources principales : Le Monde, TSA Algérie, Yeni Şafak, Le Dauphiné Libéré, Anadolu Agency
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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