
Par : Dr Amina SALHI
De la performance agricole à la résilience :
pourquoi l’Algérie doit préparer dès aujourd’hui ses systèmes de production aux chocs climatiques de demain
Pendant longtemps, la performance agricole s’est principalement mesurée en tonnes produites, en hectares cultivés ou en rendement à l’hectare.
Ces indicateurs restent essentiels.
Mais le monde agricole de 2026 nous oblige à poser une question plus ambitieuse : que se passe-t-il lorsque les conditions qui permettaient de produire normalement ne sont plus garanties ?
Une vague de chaleur exceptionnelle, une sécheresse prolongée, des pluies intenses, une nouvelle pression sanitaire ou une hausse brutale du coût des intrants peuvent transformer en quelques semaines une bonne campagne en année difficile.
La FAO et l’Organisation météorologique mondiale alertent désormais sur l’importance croissante des chaleurs extrêmes pour les systèmes alimentaires. En Afrique du Nord, les analyses récentes soulignent également l’interaction entre climat, disponibilité des ressources, terres agricoles et performance économique.
Pour l’Algérie, cette évolution doit être considérée non comme une fatalité, mais comme une nouvelle étape de la modernisation agricole.
Produire plus, mais surtout résister mieux
Une exploitation performante est celle qui obtient de bons résultats lorsque les conditions sont favorables.
Une exploitation résiliente est celle qui continue à produire lorsque les conditions deviennent difficiles.
Cette distinction est fondamentale.
L’agriculture algérienne de demain devra donc rechercher simultanément la productivité, la rentabilité et la capacité d’adaptation.
Il ne s’agit pas de remplacer un modèle par un autre, mais de franchir une nouvelle étape : passer de la seule logique de performance à une logique de performance durable et résiliente.
Pourquoi ne pas créer un indice national de résilience agricole ?
L’une des pistes les plus intéressantes serait de développer un Indice national de résilience agricole, capable d’évaluer, par territoire et par filière, la capacité d’un système de production à résister à différents scénarios.
Quels territoires sont les plus vulnérables à la chaleur ?
Quels systèmes supportent mieux une diminution des précipitations ?
Quelles cultures présentent la meilleure stabilité de rendement ?
Quels élevages disposent des meilleures capacités d’adaptation ?
Ces informations permettraient d’orienter les investissements, la recherche et l’accompagnement agricole vers les secteurs qui en ont le plus besoin.
La résilience deviendrait ainsi un indicateur de performance à part entière.
Tester aujourd’hui l’agriculture de demain
L’Algérie pourrait également développer des fermes pilotes d’adaptation climatique**, réparties dans plusieurs zones agroécologiques.
Leur mission serait d’expérimenter, avant leur généralisation, différentes solutions : nouvelles variétés, pratiques culturales adaptées, techniques d’irrigation économes, amélioration des sols, diversification des cultures, systèmes d’élevage plus résistants et technologies de suivi.
L’idée est simple :
Ne pas attendre qu’une crise révèle la faiblesse d’un système pour chercher une solution.
Il faut tester aujourd’hui ce qui devra fonctionner demain.
Faire du climat une donnée agricole
L’agriculteur du futur devra disposer d’informations aussi précises que possible sur les conditions dans lesquelles il va produire.
Prévisions météorologiques, données satellitaires, capteurs, cartographie des sols, modèles agronomiques et outils numériques peuvent progressivement permettre d’améliorer les décisions : quand semer, quelle variété choisir, quelle quantité irriguer ou comment anticiper un risque.
La technologie ne remplacera jamais l’expérience du terrain.
Elle peut cependant donner à cette expérience une capacité nouvelle de décision.
La FAO place d’ailleurs l’agriculture intelligente et les solutions technologiques parmi les leviers permettant de construire des systèmes agroalimentaires plus résilients face au climat.
Le sol doit devenir un capital à protéger
La résilience ne se trouve pas uniquement dans la technologie.
Elle commence aussi sous nos pieds.
Un sol vivant, mieux structuré et correctement géré peut contribuer à améliorer la capacité des cultures à supporter certaines périodes de stress.
Il devient donc essentiel de renforcer les pratiques permettant de préserver la fertilité, réduire l’érosion, améliorer la rétention de l’eau et maintenir la matière organique.
Préserver le sol aujourd’hui, c’est protéger une partie de la production de demain.
Réorienter progressivement l’investissement
La prochaine génération de politiques agricoles pourrait intégrer un principe supplémentaire : ne pas soutenir uniquement ce qui produit beaucoup, mais aussi ce qui résiste durablement.
Cela signifie encourager l’innovation, la diversification, les systèmes économes en ressources, la recherche appliquée et les investissements capables de réduire les risques futurs.
L’accompagnement doit également rapprocher davantage les chercheurs, les instituts techniques, les agriculteurs, les entreprises et les jeunes entrepreneurs.
Car une innovation qui reste dans un laboratoire ne transforme pas une agriculture.
La véritable innovation est celle qui finit par améliorer le rendement, réduire le risque et augmenter le revenu sur le terrain.
Préparer 2030 en pensant déjà 2050
La question fondamentale n’est donc plus uniquement :
Combien l’Algérie produira-t-elle demain ?
Elle est aussi :
Quelle agriculture voulons-nous être capables de maintenir demain, quelles que soient les conditions ?
C’est ici que l’anticipation devient une politique publique.
L’Algérie peut progressivement construire une agriculture capable de fonctionner selon plusieurs scénarios climatiques et économiques, en combinant recherche, innovation, données, infrastructures, formation et expérience des agriculteurs.
Cette approche rejoint d’ailleurs la dynamique internationale actuelle : à l’approche de la COP31, la FAO met l’accent sur l’adaptation climatique et la transformation des systèmes agroalimentaires afin de renforcer leur résilience.
L’agriculture du futur ne sera pas jugée uniquement sur ce qu’elle produit pendant les bonnes années.
Elle sera jugée sur ce qu’elle est capable de préserver lorsque les années difficiles arrivent.
Et c’est peut-être là que se trouve la prochaine grande ambition pour l’Algérie :
ne plus seulement préparer les prochaines campagnes agricoles, mais préparer l’agriculture algérienne aux conditions de production des prochaines décennies.
Produire plus restera nécessaire.
Produire mieux sera indispensable.
Mais savoir résister sera stratégique.
Par : Dr Amina SALHI – Alger
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