
Par : Mohammed CHOUAKI
« L’invasion de Ceuta a été menée par des gendarmes Marocains sous les ordres d’agents en civil, dans un but autre que l’immigration. » Telle est la conclusion du rapport de police remis ce lundi à la juge Espagnole María Tardón, de l’Audience Nationale, chargée d’enquêter sur l’entrée massive et irrégulière survenue les 30 et 31 juillet dans l’enclave Espagnole de Ceuta.
Une opération jugée planifiée, non spontanée
Le document, rédigé par le Centre National de l’Immigration et des Frontières (CENIF), l’unité de renseignement de la Commissariat Général des Etrangers et des Frontières, écarte l’hypothèse d’un mouvement spontané provoqué par des réseaux de passeurs ou par un appel diffusé sur les réseaux sociaux. Selon les enquêteurs, l’entrée de quelque 72 000 à 80 000 personnes en l’espace de 48 heures aurait au contraire répondu à un processus soigneusement préparé, dans lequel des membres des forces de sécurité Marocaines auraient joué un rôle actif.
Selon les informations relayées par El Español et reprises par plusieurs médias Espagnols, des gendarmes Marocains déployés dans la zone de Castillejos auraient donné des instructions aux groupes rassemblés à la frontière et dirigé le flux de personnes vers des points précis, dont le quai de El Tarajal, d’où l’accès à Ceuta s’est ensuite effectué. Le rapport signale également la présence, sur le terrain, d’individus en civil supervisant le mouvement et transmettant des ordres aux agents en uniforme.
Élément jugé particulièrement révélateur par les enquêteurs : environ 90 % des personnes entrées à Ceuta ces deux jours-là auraient quitté la ville quelques heures plus tard pour regagner le Maroc, ce qui, selon le rapport, fragilise la thèse d’une réelle volonté migratoire et accrédite l’hypothèse d’une opération à visée politique, la migration n’ayant servi que de couverture.
Le journal La Razón précise par ailleurs que la police a identifié, parmi les dizaines de milliers d’arrivants, un groupe de personnes chargées de coordonner l’opération, faisant des signes et indiquant au reste du groupe la marche à suivre une fois sur le sol Espagnol.
Un rapport qui contredit la version du Gouvernement
La publication de ces conclusions place le Gouvernement Espagnol dans une position délicate. Le rapport a en effet été remis au tribunal le même lundi matin où le Président du Gouvernement, Pedro Sánchez, affirmait sur la Cadena Ser : « Il n’existe aucune information, ni de la part des forces et corps de sécurité de l’État, ni du CNI (les Renseignements Espagnols), ni d’aucun autre centre de renseignement, qui laisse planer un doute sur la participation des autorités Marocaines. »
Or le document du CENIF, qui comporterait des images d’agents Marocains dirigeant la foule vers la frontière et donnant des ordres à des gendarmes en uniforme, présente au contraire les événements comme un processus « soigneusement planifié » destiné à faire s’effondrer le dispositif de contrôle frontalier Espagnol, sans qu’il soit fait mention de mafias, de la Russie ou d’Israël, pistes pourtant évoquées auparavant par le Chef du Gouvernement.
Le Ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, aurait lui-même appris l’existence de ce rapport par voie de presse et aurait depuis demandé des explications au Directeur Général de la Police Nationale.
Selon la chaîne Telemadrid, le document se montre par ailleurs très critique à l’égard de la gestion, par l’exécutif, de cette crise migratoire.
Une enquête judiciaire ouverte pour atteinte à la sécurité de l’État
La juge María Tardón avait ouvert une enquête début août, à la suite d’une plainte du Parti Iustitia Europa, afin de déterminer si les faits pouvaient constituer un délit contre l’indépendance et la Sécurité de l’État — une matière relevant de la compétence de l’Audience Nationale. Elle avait alors sollicité des rapports tant à la Police Nationale qu’à la Garde civile, cette dernière étant notamment interrogée sur d’éventuelles alertes reçues avant l’entrée massive.
Le rapport de la Police Nationale, remis en main propre à la Magistrate et toujours en attente de numérisation, doit désormais permettre à la justice de déterminer s’il y a eu « une action concertée ou dirigée par une organisation ou un groupe criminel », et d’identifier les personnes ayant pu y participer.
Face à la gravité de ces conclusions, l’association Iustitia Europa, à l’origine de la plainte initiale, a demandé à la juge Tardón de placer sous protection judiciaire les agents du CENIF auteurs du rapport, redoutant des représailles de la part du Ministère de l’Intérieur.
Un précédent qui rappelle la crise de 2021
Cet épisode n’est pas sans rappeler la crise migratoire de mai 2021, durant laquelle plusieurs milliers de migrants Marocains et Subsahariens avaient déjà franchi en masse la frontière de Ceuta, dans un contexte de vives tensions diplomatiques entre Madrid et Rabat.
À l’époque déjà, plusieurs sources avaient évoqué une ouverture délibérée de la frontière par les autorités Marocaines pour faire pression sur l’Espagne. Cinq ans plus tard, le nouveau rapport du CENIF relance donc le débat sur l’usage de la question migratoire comme levier de pression diplomatique entre les deux pays.
Sources : Infobae – El Demócrata – ABC – La Razón – El Mundo – Telemadrid – El Español – El Debate
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille

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