Pour une politique agricole résiliente et souveraine : L’Algérie peut-elle s’inspirer du modèle Californien ?

Par : Abdelkader REGUIG*

« En agriculture, notre objectif est d’atteindre l’autosuffisance en blé tendre. » — Président Abdelmadjid TEBBOUNE, 30 décembre 2024

À l’instar des alertes que je n’ai cessé de formuler dans mes précédentes contributions, je réitère aujourd’hui l’urgence d’une rupture radicale avec les pratiques agricoles héritées du passé. La feuille de route Présidentielle pour une     « Nouvelle Algérie » est claire : valoriser les secteurs créateurs de richesse et garantir notre sécurité alimentaire. Mais pour y parvenir, faut-il pour autant copier le modèle Californien ?

L’impératif Présidentiel : une réforme structurelle

Lors de sa rencontre avec la presse le 31 juillet 2022, le Président TEBBOUNE a souligné la nécessité d’une réforme profonde du secteur agricole. Cette ambition exige :

– Une refonte de l’enseignement et de la recherche agronomique, dont dépend en dernière instance la bataille pour la souveraineté alimentaire.

-Une réorganisation des instances du Ministère de l’Agriculture.

-La création de structures collaboratives associant les agriculteurs. (Instituts)

-La réhabilitation du rôle des ingénieurs agronomes, aujourd’hui marginalisés.

-La création d’un Observatoire scientifique de l’agriculture, organe indépendant pour piloter les politiques agricoles publiques.

L’objectif est clair : transformer l’agriculture en pilier économique capable d’assurer l’autosuffisance et de développer l’exportation.

État des lieux : des progrès réels, des défis persistants

Les avancées : L’Algérie ne devrait bientôt plus importer de blé dur. La production nationale de céréales s’approche d’un record de près de 6 Millions de tonnes pour la récolte 2026, portée par l’extension des cultures irriguées dans le Sud. Les stocks de sécurité sont évalués à près de 6 Millions de tonnes.

Les défis : L’Algérie importe encore 7 Millions de tonnes de blé tendre annuellement, pour une consommation totale de 14 Millions de tonnes. Seulement 2,9 Millions d’hectares sont exploités sur un potentiel bien plus vaste. Les rendements céréaliers dans le Nord plafonnent à 15-20 quintaux/hectare, loin des 60 quintaux visés à l’horizon 2026-2027 dans le Sud.

Pourquoi ne pas simplement copier la Californie ?

La Californie est la première puissance agricole des États-Unis, générant plus de 60 Milliards de Dollars de revenus annuels et produisant plus de la moitié des fruits, légumes et noix du pays . La Vallée Centrale, cœur agricole de 600 km, produit plus de 250 types de cultures et fournit un quart de la nourriture des Américains.

Le modèle Californien repose sur une ultra-productivité, une diversité impressionnante et une forte dépendance technologique . Mais il est aussi confronté à des défis majeurs qui doivent nous servir d’avertissement.

La Californie : une puissance agricole sous tension hydrique

L’agriculture Californienne utilise environ 80 % de l’eau du réseau d’approvisionnement . Le système repose massivement sur les canaux géants acheminant l’eau de fonte des neiges de la Sierra Nevada et sur des prélèvements intensifs dans les nappes phréatiques.

Mais ce modèle montre ses limites : l’État fait face à des sécheresses récurrentes liées au changement climatique, et les restrictions d’eau se multiplient. Les nappes phréatiques sont en état de          « surexploitation critique » (overdraft). Des solutions émergent — réutilisation des eaux recyclées comme le projet Harvest Water qui livrera jusqu’à 50 000 acre-pieds par an pour l’irrigation, ou encore adoption de l’irrigation de précision avec intelligence artificielle pour réduire la consommation de 10 à 15 % .

Leçons pour l’Algérie : la gestion durable de l’eau comme priorité

L’Algérie dispose d’atouts considérables — nappe albienne aux réserves colossales, terres fertiles. Mais nous ne devons pas reproduire les erreurs Californiennes. L’exploitation rationnelle de la nappe albienne (40 000 Milliards de m³) doit être notre priorité, pour l’agriculture Oasienne et les nouveaux périmètres irrigués. La relance du barrage vert et la lutte contre la désertification via la reforestation doivent être intensifiées.

Stratégies pour une agriculture résiliente

-Réhabilitation des périmètres historiques

Relancer les périmètres de Safsaf, Sig, Bouna Moussa, La Mina, l’Habra et Maghnia, tout en développant de nouvelles zones dans les Hauts-Plateaux et le Sud, avec une approche durable. Généraliser les semences certifiées, l’irrigation d’appoint et la fertilisation raisonnée.

Soutien aux acteurs locaux et assises participatives

Impliquer les fellahs dans les décisions, loin des démarches bureaucratiques. Aligner les prix d’achat des céréales sur les standards internationaux et soutenir l’accès aux intrants.

Valorisation des Hauts-Plateaux

Transformer les 9 Millions d’hectares de terres dégradées en zones productives (pistachiers, manguiers) avec un appui technique et financier aux jeunes agriculteurs.

-Développer des modèles d’élevage extensifs/intensifs et construire des infrastructures de transformation (abattoirs, laiteries).

Valorisation du Sud Saharien

Relancer la phœniciculteur (dattes Deglet Nour) et moderniser l’élevage camelin. Diversifier l’économie en investissant dans les ressources minières pour réduire la dépendance aux hydrocarbures.

Emploi et jeunesse : un levier prioritaire

Il est plus que nécessaire de créer un programme national visant à générer 300 000 emplois en milieu rural, grâce aux microcrédits – en convertissant par exemple les allocations chômage en financements productifs – et au développement des coopératives agricoles. Nos jeunes manifestent une forte volonté de participation et réclament des moyens concrets pour s’engager.

Conclusion

-les clés de la réussite

L’Algérie possède les atouts nécessaires pour atteindre l’autosuffisance alimentaire. Mais nous devons tracer notre propre voie, en nous inspirant des bonnes pratiques Californiennes (innovation technologique, irrigation de précision) tout en évitant leurs écueils (surexploitation des ressources, agrobusiness destructeur).

Une mise en œuvre rigoureuse de la feuille de route Présidentielle, en évitant les erreurs passées (jachère, spéculation foncière), est indispensable. Une vision intégrée associant innovation, justice sociale et durabilité écologique doit guider notre action. Le temps n’est plus aux discours, mais à l’action. La sécurité alimentaire des générations futures en dépend.

*Ingenieur d’Etat & Expert International en Agronomie

Président de l’Ordre des Ingénieurs Experts Arabes-Genève Suisse

Contact :orarexe@gmail.com

Par : Abdelkader REGUIG

Références :

-Pour une politique agricole durable en Algérie : Urgences et perspectives( Abdelkader Reguig)

-Rapatriement et Agriculture Durable : Une Vision Synergique pour l’Émancipation de la Jeunesse (Abdelkader Reguig)

-USDA ARS, Journal of Irrigation and Drainage Engineering, 2026 ;

-Pacific Institute, « Water for Food and Farms: Trends in California, 1960-2022 » ;

-California -Department of Water Resources, Agricultural Water Use Efficiency, 2025.

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