
Par : Mohammed CHOUAKI
Un rapport de dépendance sous le détroit
Entre Madrid et Rabat, l’énergie n’est plus un simple secteur de coopération économique. Elle constitue désormais un rapport de force stratégique, discret mais décisif, dont l’Espagne détient plusieurs leviers essentiels.
Depuis la fermeture, en 2021, du Gazoduc Maghreb-Europe dans son sens historique, le Maroc ne reçoit plus de Gaz Algérien par cette infrastructure. Le Royaume s’appuie désormais sur du Gaz naturel liquéfié acheté sur les marchés internationaux, regazéifié dans les terminaux Espagnols, puis acheminé vers son territoire par le Gazoduc fonctionnant en sens inverse. L’Espagne est ainsi devenue un passage incontournable pour une part majeure du Gaz importé par le Maroc.
Cette dépendance s’étend également à l’électricité. Les deux câbles sous-marins reliant Tarifa au réseau Marocain disposent d’une capacité totale de 1 400 mégawatts. En 2025, le solde net des exportations Espagnoles d’électricité vers le Maroc a atteint 3 743 GWh, soit une hausse de 47,5% en un an.
Le Gazoduc Maghreb-Europe, un levier politique
Le Gazoduc Maghreb-Europe a été conçu à l’origine pour transporter le Gaz Algérien vers l’Espagne et le Portugal, en traversant le territoire Marocain. La rupture entre Alger et Rabat a bouleversé son utilisation : l’infrastructure sert désormais à transporter vers le Maroc du Gaz importé par l’Espagne.
Cette inversion des flux a produit une situation particulièrement paradoxale. Le Maroc, qui ambitionne de s’imposer comme une puissance énergétique régionale, dépend aujourd’hui d’un dispositif dont le fonctionnement repose largement sur les capacités Espagnoles de regazéification, de transport et d’interconnexion. Le royaume peut donc revendiquer une souveraineté énergétique en construction, mais il demeure vulnérable aux décisions prises de l’autre côté du détroit.
Pour Madrid, la possibilité de ralentir, de renchérir ou de réorganiser ces flux ne constituerait pas nécessairement une rupture brutale. Il suffirait, en théorie, de mobiliser les instruments réglementaires, les mécanismes du marché Européen ou les contraintes de capacité pour exercer une pression progressive sur Rabat.
L’électricité, une dépendance plus sensible
Le Maroc dispose d’un important potentiel solaire et éolien, mais ses capacités renouvelables ne suffisent pas encore à garantir l’équilibre permanent de son réseau. Les importations depuis l’Espagne jouent donc le rôle d’un filet de sécurité, notamment lors des périodes de forte demande, de baisse de la production hydraulique ou de tension sur les centrales thermiques.
Historiquement, les exportations Espagnoles ont parfois représenté près de 15% de la demande électrique Marocaine, avec des volumes annuels proches de 5 TWh. Ces échanges ont contribué à accompagner l’électrification du pays, l’industrialisation et le développement de pôles comme Tanger Med.
Depuis l’arrêt de l’interconnexion électrique avec l’Algérie en 2021, l’Espagne est devenue la seule connexion électrique internationale effectivement opérationnelle du Maroc, selon des données relayées par la presse Espagnole. Cette situation confère à Madrid une capacité d’influence qui dépasse largement la simple relation commerciale.
Une interruption prolongée serait difficile à envisager sans provoquer de fortes perturbations économiques et politiques. Mais une réduction ciblée des exportations pendant les pics de consommation pourrait suffire à fragiliser le système Marocain, à augmenter le recours au fioul et au diesel et à alourdir la facture supportée par les ménages et les entreprises.
Le Charbon, Talon d’Achille du modèle Marocain
Le Charbon demeure l’un des piliers du système électrique Marocain. Il représenterait près des deux tiers de la production électrique nationale, ce qui expose le pays à la volatilité des cours internationaux et aux nouvelles politiques Européennes de décarbonation.
Cette forte dépendance limite la marge de manœuvre de Rabat. Le Royaume veut apparaître comme un champion de l’hydrogène vert et des énergies renouvelables, mais son économie électrique reste encore largement adossée aux combustibles fossiles.
Le mécanisme Européen d’ajustement carbone aux frontières, appliqué au commerce de l’électricité à partir de 2026, risque en outre de réduire la compétitivité de l’électricité Marocaine sur le marché Européen. La prédominance du charbon constitue donc à la fois un problème environnemental, un handicap commercial et une vulnérabilité stratégique.
L’Espagne pourrait exploiter cette contradiction en conditionnant le renforcement de ses interconnexions à des engagements précis de Rabat : réduction du charbon, transparence des contrats énergétiques, respect des règles du marché Européen ou coopération accrue sur les dossiers migratoires et sécuritaires.
Une arme à manier avec prudence
L’énergie pourrait-elle réellement « faire plier » le régime Marocain ? La réponse doit être nuancée. Le Maroc n’est pas dépourvu de ressources ni de stratégies alternatives. Il investit dans le solaire, l’éolien, le gaz naturel liquéfié, les infrastructures portuaires et les projets d’hydrogène vert.
Rabat peut également diversifier ses fournisseurs de charbon, de pétrole et de gaz. Il peut chercher à renforcer ses capacités de stockage, développer de nouvelles infrastructures gazières ou accélérer ses investissements dans les renouvelables. Mais ces solutions nécessitent du temps, des capitaux considérables et une stabilité durable des marchés internationaux.
La dépendance actuelle demeure donc suffisamment forte pour donner à Madrid un pouvoir de pression réel. Les données disponibles montrent toutefois une interdépendance croissante : l’Espagne fournit de l’énergie au Maroc, mais elle utilise aussi les échanges transfrontaliers pour équilibrer son propre réseau et valoriser ses infrastructures. En 2025, près de 90% des flux électriques entre les deux pays auraient circulé de l’Espagne vers le Maroc, ce qui confirme l’asymétrie sans supprimer l’intérêt espagnol à maintenir les connexions.
De la coopération à la contrainte
Depuis vingt-cinq ans, l’énergie a souvent servi de terrain de coopération entre Madrid et Rabat. Le premier câble électrique sous-marin a été mis en service en 1997, tandis que le Gazoduc Maghreb-Europe est entré en fonction en 1996. Cette coopération a contribué à la sécurité d’approvisionnement et au développement économique Marocains.
Mais une relation d’interdépendance peut changer de nature lorsque le contexte diplomatique se dégrade. Les tensions autour de Ceuta et Melilla, du Sahara Occidental, de la migration ou de la délimitation maritime donnent à l’énergie une dimension géopolitique nouvelle.
L’Espagne pourrait choisir de ne pas utiliser l’énergie comme une arme de rupture, mais comme un instrument de négociation. La fourniture d’électricité, l’accès au Gazoduc, les capacités de regazéification et le projet d’un troisième câble sous-marin pourraient être liés à des contreparties politiques ou économiques.
Madrid disposerait alors d’un moyen de pression plus subtil qu’un ultimatum diplomatique : maintenir la coopération, mais en contrôler le rythme, le coût et l’extension.
Le risque d’un retour de flamme
Une instrumentalisation trop brutale de l’énergie comporterait néanmoins des risques pour l’Espagne. Une crise d’approvisionnement au Maroc pourrait provoquer une hausse des prix, fragiliser les secteurs industriels et accroître les tensions sociales dans un pays voisin de l’Union Européenne.
Elle pourrait également pousser Rabat à accélérer ses partenariats avec d’autres puissances, notamment les États du Golfe, la Chine ou la Turquie. L’Espagne risquerait alors de perdre une partie de son influence au profit de concurrents désireux de s’implanter dans les infrastructures énergétiques Marocaines.
Par ailleurs, l’usage ouvert de l’énergie comme instrument coercitif pourrait affaiblir la crédibilité de Madrid au sein de l’Union Européenne. L’Espagne devrait donc privilégier une approche coordonnée avec Bruxelles, fondée sur la sécurité énergétique, les règles du marché et les objectifs climatiques Européens.
L’énergie comme instrument de souveraineté
Pour le Maroc, la véritable réponse ne réside pas dans la dénonciation de la pression Espagnole, mais dans la réduction de sa vulnérabilité. Cela suppose d’accélérer le développement des énergies renouvelables, de moderniser le réseau, d’améliorer le stockage et de réduire la place du charbon dans la production électrique.
Le royaume dispose d’atouts considérables : un ensoleillement exceptionnel, des couloirs éoliens, une position géographique stratégique et une proximité avec le marché Européen. Mais ces atouts ne deviendront une véritable souveraineté énergétique que si Rabat réduit sa dépendance aux infrastructures étrangères.
En attendant, le paradoxe demeure : le Maroc veut se présenter comme une plateforme énergétique destinée à alimenter l’Europe, alors qu’il dépend encore fortement de l’Espagne pour une partie de son électricité et pour l’acheminement de son gaz.
Un rapport de force encore ouvert
L’Espagne ne possède pas une arme énergétique absolue, mais elle détient plusieurs leviers dont la combinaison peut peser lourd : les interconnexions électriques, le Gazoduc Maghreb-Europe, les terminaux de regazéification, les produits raffinés et l’accès indirect au marché énergétique Européen.
Utilisés avec mesure, ces leviers pourraient renforcer la position de Madrid dans les négociations avec Rabat. Utilisés brutalement, ils risqueraient de provoquer une escalade diplomatique et de précipiter la recomposition des alliances énergétiques au Maghreb.
La question n’est donc pas seulement de savoir si l’Espagne peut couper l’électricité ou fermer le robinet du gaz. La véritable question est de savoir jusqu’où Madrid est prête à exploiter une dépendance qu’elle a contribué à créer — et à quel prix politique, économique et stratégique.
Sources : le 360 – El confidencia – marca – le brief
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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