
Par : Mohammed CHOUAKI
À chaque nouvelle tension avec l’Europe sur les questions migratoires, Rabat ressuscite une stratégie bien connue : déplacer le centre de gravité du débat.
Derrière les crises à répétition, le Maroc cherche moins à résoudre les flux qu’à occuper l’espace politique et médiatique, tout en reléguant au second plan l’épineux dossier du Sahara Occidental.
Une stratégie de pression récurrente
Le Maroc ne découvre rien de nouveau lorsqu’il instrumentalise la question migratoire. Depuis des années, le Royaume sait que la pression sur les frontières, les flux et les relations avec l’Europe constitue un levier puissant. À chaque crise, le même mécanisme revient : faire monter la tension, susciter l’inquiétude à Madrid, à Bruxelles ou dans d’autres capitales Européennes, puis se présenter comme interlocuteur incontournable.
Cette méthode n’a rien d’anodin. Elle permet à Rabat de rappeler qu’aucune stabilité migratoire ne peut être garantie sans son concours. Elle lui offre aussi un moyen de peser dans des négociations plus larges, qu’elles soient diplomatiques, économiques ou sécuritaires.
L’Europe prise au piège
L’Union Européenne, et en particulier l’Espagne, se retrouvent régulièrement dans une position de dépendance. D’un côté, elles ont besoin de la coopération Marocaine pour contenir les départs et organiser les retours. De l’autre, elles savent que cette coopération peut devenir un instrument de pression dès lors que les relations politiques se tendent.
C’est là que le piège se referme. Plus l’Europe accepte de traiter la migration comme une simple question de gestion technique, plus elle alimente une logique où Rabat peut monnayer sa coopération au gré de ses intérêts. La crise migratoire cesse alors d’être un problème humanitaire pour devenir une monnaie diplomatique.
Le Sahara Occidental en arrière-plan
Derrière ces tensions, un autre dossier demeure central : le Sahara Occidental. Le Maroc sait que ce contentieux continue de peser lourd dans ses relations internationales, malgré ses efforts pour imposer sa lecture des faits. En multipliant les crises périphériques, Rabat cherche aussi à saturer l’agenda politique et à éviter que le débat se recentre sur ce point de friction majeur.
La méthode est connue : occuper l’actualité avec d’autres sujets, déplacer l’attention vers les frontières, les flux migratoires ou les coopérations sécuritaires, afin de diluer la visibilité d’un dossier qui reste hautement sensible. Dans cette logique, la migration devient un écran de fumée utile, un instrument de diversion autant qu’un outil de pression.
Une responsabilité politique
Il serait pourtant trop simple de réduire le Maroc à un seul registre de manipulation. Le royaume affronte aussi ses propres fragilités internes : chômage des jeunes, inégalités sociales, frustrations territoriales et déséquilibres économiques. Mais ces réalités n’expliquent pas tout. Elles n’excusent pas non plus le choix d’utiliser la migration comme levier politique.
Le problème est là : quand un État fait de la détresse humaine un instrument de négociation, il franchit une ligne rouge. Il ne s’agit plus seulement de gérer des flux, mais de fabriquer de l’instabilité pour servir une stratégie d’influence. C’est précisément ce qui rend la posture marocaine si contestable aux yeux de plusieurs observateurs.
Une région sous tension
Cette stratégie a aussi un coût régional. Elle alimente la méfiance au Maghreb, accentue les tensions avec l’Algérie et renforce l’idée que chaque crise peut être exploitée à des fins géopolitiques. À long terme, ce jeu affaiblit la possibilité d’une coopération régionale sérieuse sur les migrations, la sécurité et le développement.
Le résultat est paradoxal : en cherchant à consolider sa position face à l’Europe, Rabat contribue à installer un climat de suspicion durable. Or, dans une région déjà minée par les rivalités politiques, chaque surenchère supplémentaire réduit un peu plus l’espace du dialogue.
Un rapport de force à clarifier
L’Europe doit désormais regarder la réalité en face. La coopération migratoire avec le Maroc ne peut pas reposer sur des ambiguïtés permanentes ni sur des arrangements tacites qui évitent de nommer les vrais enjeux. Tant que le dossier saharien restera en arrière-plan des calculs diplomatiques, la tentation sera forte de multiplier les diversions et les crises annexes.
Le Maroc, de son côté, gagnerait à comprendre qu’une politique fondée sur la tension permanente finit toujours par se retourner contre son auteur. À force de chercher des rapports de force avec l’Europe pour détourner l’attention d’un dossier central, Rabat prend le risque d’user sa crédibilité et d’abîmer durablement ses marges de manœuvre
Par : Mohammed CHOUAKI – Lille
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