Qui garantit la sécurité de nos aliments ? Quand l’usine devient la première ligne de défense du consommateur

Par : Dr Amina SALHI

Chaque fois qu’un produit alimentaire arrive sur les rayons des magasins, le consommateur voit son nom, son prix et sa date de péremption. Mais il ne voit pas tout ce qui s’est passé à l’intérieur de l’usine avant que ce produit n’arrive entre ses mains.

Une question essentielle doit donc désormais être au cœur de notre réflexion sur l’avenir de l’industrie alimentaire en Algérie :

Devons-nous attendre qu’une anomalie soit détectée après la mise sur le marché, ou devons-nous être capables de l’identifier avant que le produit ne quitte l’usine ? La différence entre ces deux approches est fondamentale : elle marque

le passage d’une logique de contrôle a posteriori à une véritable culture de prévention.

Construire une industrie alimentaire moderne ne consiste pas uniquement à augmenter la production ou à multiplier les capacités industrielles. Il faut également permettre à chaque entreprise de connaître la qualité de ses produits, de maîtriser leur sécurité, d’assurer leur traçabilité et d’intervenir immédiatement lorsqu’une anomalie apparaît.

C’est dans cette logique que prend toute son importance le développement de laboratoires de contrôle qualité au sein des entreprises agroalimentaires.

Il ne s’agit pas de créer un laboratoire simplement pour disposer d’un équipement supplémentaire.

Il s’agit de construire un véritable outil scientifique intégré au processus de production.

La matière première doit pouvoir être contrôlée, l’eau utilisée dans la production surveillée, les différentes étapes du procédé maîtrisées et le produit fini vérifié avant sa sortie de l’entreprise.

Mais surtout, l’analyse ne doit pas rester un simple résultat inscrit dans un rapport.

Elle doit conduire à une décision.

Si un résultat révèle une non-conformité, l’entreprise doit pouvoir isoler le lot concerné, identifier l’origine du problème, mettre en œuvre une action corrective et vérifier que celui-ci ne se reproduira pas.

Le laboratoire devient alors bien plus qu’un service technique :

il devient un outil de décision, de prévention et de protection.

La qualité commence avant le marché

Certains pourraient considérer que l’existence des contrôles officiels rend inutile le développement de laboratoires internes. C’est précisément l’inverse.

Le contrôle officiel est indispensable et doit continuer à jouer pleinement son rôle. Mais l’entreprise qui fabrique un produit alimentaire doit également assumer sa propre responsabilité.

Elle ne devrait pas fonctionner selon une logique consistant à attendre qu’un contrôle externe lui révèle une anomalie.

Elle devrait pouvoir dire :

« Nous connaissons la qualité de notre produit avant qu’il n’arrive chez le consommateur. »

C’est le véritable sens de l’autocontrôle.

Il ne s’agit pas de remplacer le contrôle de l’État, mais de faire de l’entreprise un acteur responsable de la sécurité et de la qualité des produits qu’elle met sur le marché.

Le laboratoire est un investissement, pas une charge

La création, l’équipement et le fonctionnement d’un laboratoire nécessitent évidemment des investissements. Mais il faut comparer le coût de la prévention au coût d’une erreur.

Lorsqu’une anomalie est détectée à l’intérieur de l’usine, l’entreprise peut isoler le produit, corriger le processus et empêcher sa commercialisation.

Lorsqu’elle est découverte après la mise sur le marché, les conséquences peuvent être beaucoup plus lourdes : retrait des produits, pertes financières, perturbation de la production et de la distribution, atteinte à l’image de l’entreprise et, surtout, perte de confiance du consommateur.

Le laboratoire de qualité ne doit donc pas être considéré comme une dépense supplémentaire

C’est un investissement dans la prévention, la performance et la pérennité de l’entreprise.

De l’analyse aux données, et des données à la décision

L’étape suivante ne doit pas se limiter à réaliser davantage d’analyses.

Le laboratoire moderne doit produire des données exploitables.

Combien de non-conformités ont été enregistrées ?

Quelles en sont les causes ?

À quelle étape apparaissent-elles ?

Certaines matières premières sont-elles davantage concernées ?

Le même problème se répète-t-il sur un produit donné ?

Les actions correctives ont-elles réellement amélioré les résultats ?

Lorsque ces informations sont enregistrées, analysées et numérisées, l’entreprise peut passer progressivement d’une gestion réactive à une logique de prévention et d’anticipation

La qualité devient alors une composante de la gouvernance industrielle.

Un laboratoire adapté à chaque activité

Le principe doit être national, mais son application doit rester intelligente.

Les exigences d’une entreprise laitière ne sont pas celles d’une entreprise de transformation des viandes.

Une minoterie n’a pas les mêmes besoins qu’une entreprise de production d’eau, de conserves ou d’aliments pour animaux.

Il faut donc définir les capacités de contrôle en fonction de la nature de l’activité, du volume de production, du niveau de risque et du type de produits concernés.

Les grandes entreprises peuvent disposer de laboratoires internes plus développés, tandis que les structures de plus petite taille peuvent mettre en place un dispositif d’autocontrôle adapté à leur activité et recourir, lorsque cela est nécessaire, à des laboratoires qualifiés pour les analyses spécialisées.

L’essentiel est que la qualité devienne une partie intégrante du processus de production, et non une étape qui intervient après celui-ci.

Le laboratoire ne protège pas seulement le consommateur : il protège aussi la compétitivité

La qualité est également devenue une question économique et stratégique.

Un produit destiné à conquérir des marchés extérieurs doit pouvoir démontrer sa conformité, sa sécurité et sa traçabilité.

Investir dans les laboratoires, les compétences scientifiques, les systèmes de traçabilité et la maîtrise des procédés contribue donc à renforcer la compétitivité des entreprises algériennes.

Car les marchés internationaux n’achètent pas uniquement un produit.

Ils achètent la confiance dans ce produit.

Et la confiance ne se construit pas uniquement par la communication.

Elle se construit par les analyses, les données, la traçabilité, la transparence et la capacité à démontrer la qualité.

Vers un programme national de laboratoires de qualité au sein des entreprises

Il serait pertinent d’envisager progressivement un programme national destiné à renforcer les systèmes de contrôle qualité internes des entreprises agroalimentaires, en commençant par les secteurs et les produits présentant les enjeux les plus importants.

Un tel programme pourrait reposer sur plusieurs principes :

des capacités analytiques adaptées à chaque activité ; des compétences scientifiques et techniques qualifiées ;

des résultats d’analyses documentés et numérisés ; une intégration des résultats dans le processus de décision ; et une amélioration continue des systèmes de qualité.

L’objectif ne doit donc pas être de posséder le plus grand nombre de laboratoires.

L’objectif doit être de construire des entreprises qui savent ce qu’elles produisent, comment elles le produisent et quel est le niveau de qualité de ce qu’elles mettent sur le marché. Vers « l’entreprise qui sait »

Il est peut-être temps de faire évoluer notre conception de la qualité.

L’entreprise moderne n’est pas simplement celle qui produit des milliers de tonnes.

C’est celle qui : connaît ses matières premières, maîtrise ses procédés, *mesure ses performances,* trace ses produits, identifie ses risques, et sait quand elle doit intervenir ou arrêter un processus.

Cela nécessite des compétences, des laboratoires, des données, de la traçabilité et surtout une véritable *culture de la qualité* au sein de l’entreprise.

La question que nous devons poser aujourd’hui**

Voulons-nous une industrie alimentaire qui attend le contrôle pour découvrir ses propres anomalies ?

Ou voulons-nous une industrie dans laquelle l’entreprise elle-même est la première à détecter le problème, la première à intervenir et la première à assumer la responsabilité du produit qu’elle met sur le marché ?

La réponse déterminera une partie importante de l’avenir de notre industrie alimentaire.

Car la sécurité alimentaire ne commence pas à la porte du magasin. Elle ne commence pas non plus lorsque le produit arrive sur la table du consommateur. Elle commence à l’intérieur de l’usine.

Et elle commence précisément au moment où l’entreprise comprend que la qualité n’est pas simplement un document attestant la conformité d’un produit, mais une responsabilité quotidienne qui doit être mesurée, démontrée et protégée.

Un bon produit n’est pas simplement un produit dont le défaut n’a pas été découvert par le contrôle. C’est un produit dont l’entreprise est capable de démontrer, avant sa sortie de l’usine, qu’il est sûr, conforme et de qualité.

Par : Dr Amina SALHI – Alger

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